vendredi 26 juillet 2013

Au pays des ellipses



L’été hélas ne changerait pas grand chose à nos syllabismes, à ellipse et à répétition depuis déjà trois ans. L’ellipse, c’est à dire “le manque” en grec, qui n’est plus qu’une figure de style. Stergios l’électricien, venu réparer une petite panne dans l’immeuble d’en face l’autre jour en sait quelque chose. Une toute petite bricole en réalité, sauf que les locataires en avaient fait de cette affaire une priorité absolue: “On a beau changer les ampoules de la partie droite de l’entrée, toujours pas de lumière. Les cambrioleurs finiront par nous repérer, il faut dire que nous avons été victimes de vols par effraction à deux reprises et moins d’un an”. De toute évidence, Stergios n’admet plus les figures de style d’avant, sauf pour ce qui est de la qualité de son travail: “Nous avons été réduits à l'ellipse permanente. Les cambrioleurs sont d’abord les gouvernants et ensuite les escrocs internationaux. Les affaires vont très mal. L’épouse de mon associé s’est pendue il y a deux mois, elle ne voyait plus... le bout de l’ellipse. Désormais, ma femme s’occupe souvent aussi de leurs deux enfants. L’horreur”.

Adespotes en famille. Athènes, juillet 2013

Pour ce qui est de son intervention, Stergios a facturé dix euros pour une somme “effective” de trente euros. Ne plus régler sa TVA en Grèce en ce moment et pour certains du moins, ne relève plus de l’escroquerie et n’est pas un acte de résistance politique malgré les apparences. C’est tout simplement une pratique de survie. D’autant plus, que la nouvelle loi fiscale du jeudi 25 juillet, amnistie en quelque sorte les gros et véritables escrocs déjà avérés et même condamnés par les Tribunaux, en réduisant les amendes et ceci, jusqu’à 50% des sommes dues. “Quatre cent personnes seulement, doivent à l'État plusieurs milliards d'euros”, a prétendu ce même jeudi, un représentant des agents des Impôts, radio 105,5. C’est alors grave et en plus... pervers.

D’où l’essentiel de l’ellipse... quant aux recettes fiscales de cette année et de la décennie entière. Pour tous les autres, pour ceux qui ne pourront pas s’acquitter de leur TVA ou des autres taxes et impôts, cette douzième loi fiscale depuis janvier dernier prévoit la saisie de leurs biens sans qu’une procédure ait lieu devant les tribunaux. Et ceci, à partir de quelques centaines d’euros de dette envers l’État. Évidemment, la situation sociale, familiale et personnelle n’est aucunement prise en considération, on peut être alors au chômage, malade, handicapé ou bien mourant et parfois même déjà mort. Rien n’y change.

ERT, devant le bâtiment. Le 25 juillet

À ce propos, le voisin Christos “voyait venir” comme on dit: “J'ai fait immatriculer ma nouvelle voiture que j'ai acheté quatre mille euros après avoir vendu la camionnette, au nom de la grand-mère, comme je dois plus de dix mille euros aux impôts... on ne sait jamais. J’ai été laminé par la crise, j’ai déposé le bilan de mon entreprise... Ce qui arrive à l’associé de Stergios est terrible, nous n’avons rien su car les medias n’ont pas eu vent de ce drame, c’est ainsi que bon nombre de suicides passent alors inaperçus. Je rêve de ce moment où nos politiciens ainsi que les technocrates de la Troïka seront pendus et suspendus au-dessous des lampadaires, leurs cadavres, ou seulement leurs têtes, comme déjà chez nous durant la Guerre civile”.

Je remarque qu’au fil des mois, les positions politiques deviennent de plus en plus limpides et pour tout dire... tranchantes. Je crois comprendre que plus de deux tiers de gens chez nous se nourrissent désormais d’untel... imaginaire. Comme Dimitri, l’ancien voisin. Il s’apprête à émigrer à Dubaï pour pratiquer désormais sur d’autres dents que les nôtres, car il vient de fermer son cabinet de dentiste la semaine dernière. Chez l’épicier du coin, un client tout autant outré de la situation, racontait ainsi la... future histoire de son fils: “Il part travailler en Allemagne. Comme mon père en 1964. Nous ne resterons alors quatre à cinq millions de Grecs dans ce pays”.

ERT, le 25 juillet

Tout semble si calme sous le soleil de la saison touristique et à part les adespotes... en famille, il n’y avait pas un chat jeudi dans la journée, devant le bâtiment de la radiotélévision publique ERT, celle de l’ancien régime en toute logique ! Les “employés” étaient pourtant présents, adespotes eux-aussi dans un sens car “non-desposés”, tandis que les désormais “négociations” avec le “gouvernement” n’ont pas l’air d’avancer, en apparence en tout cas. Nous autres, nous savons que l’affaire ERT ce n’est pas rien, mais c’est une ellipse de plus et de trop, à l’instar du politologue Dimitris Konstantakopoulos qui écrit à juste titre ceci sur son blog:

Je veux commencer cet article, en le consacrant au personnel du Deuxième et du Troisième programme de la radiophonie grecque lesquels nous ont offert, aussi longtemps que leur l'ont permis je crois, les deux meilleures programmations musicales du genre en Grèce et parmi les meilleures en Europe. Je ressens l’interruption de leurs émissions comme un viol. Je trouve à la fois très désagréable et autant très... naturel, que cette interruption ait été initiée par le gouvernement de la Troïka et du mémorandum. Nous voilà donc à la merci des souteneurs de la pseudo-information, ainsi que du seul barbarisme en guise de divertissement. Le mémorandum assassine la Grèce et celle-ci se trouve tellement embarrassée, qu’elle peine même à trouver les mots et les armes pour résister à l'attaque qu’elle est en train de subir. De ce fait, elle éprouve désespéramment le besoin de se ressourcer dans sa tradition musicale et poétique, déjà, rien que pour exister. C’est dommage que les chefs syndicalistes des journalistes n'aient pas pu ou voulu faire de ce mouvement de l’ERT, ainsi que de ses fréquences une authentique voix de tout le peuple, et par la même occasion, un centre de résistance d'une société en voie de destruction. On aurait pu ainsi organiser un débat, d’ailleurs fort essentiel, sur les perspectives d’avenir pour ce pays”.

ERT,“Le silence des ensembles musicaux, c'est le silence de notre âme”. Le 25 juillet

Jusqu'ici, tout va bien”. Voilà ce que l'on peut lire encore aujourd'hui sur une borne devant le bâtiment, sauf qu’Anna, “employée” maison, ne partage plus cet avis: “Nous sommes dans une situation de blocage. Nous insistons, nous ne bougerons pas d’ici malgré l'ultimatum et les intimidations du ministre. Nous disposons encore du soutien disons relatif et néanmoins effectif de l'European Broadcasting Union - EBU, notre programme reste diffusé sur sa plateforme internet, pour l’instant en tout cas. Le gouvernement a déjà médiatisé l’embauche de 586 techniciens et journalistes pour faire fonctionner NERIT, sa nouvelle télévision, nous pensons qu’à défaut de pouvoir utiliser nos bâtiments ici à Agia Paraskevi, ils émettront depuis les studios situés au centre-ville, déjà investis par la police dès juin. Nous avons déposé un nouveau recours auprès du Conseil d’État, mais j’avoue, qu’en ce moment c’est bien le brouillard”. Tout irait bien... mais alors jusqu’ici.

ERT, le 25 juillet

Effectivement. Si l'on juge par les efforts que consentent certains pour faire réapparaitre l’emblème et le drapeau de l’Union Européenne sur le toit du bâtiment, car le précédent avait été brûlé par les manifestants aux alentours du 12 juin dernier, eh bien, un certain compromis ne serait guère trop loin peut-être. À l’image de SYRIZA, et de sa confiance renouvelée à l’euro ainsi qu’à ses... structuralismes paraît-il depuis son récent congrès.

ERT avec le drapeau de l'UE au 25 juillet

ERT sans le drapeau de l'UE au 21 juin

Sur cette même avenue Mesogeion il y en a d’autres bâtiments sans drapeau, ni même vie. Abandonnés, vidés, désactivés. Autant de chômeurs et de vies brisées au sens propre et parfois même figuré. Au moins, sur un de ces bâtiments, un graffiti d’actualité et de toute l’histoire, nous rappelle à l’ordre, celui de l’espoir: “Vassili je t'aime”. En voici la preuve que certaines ellipses seront toujours comblées quoi qu'il arrive.

Vassili je t'aime”. Avenue Mesogeion, le 25 juillet

Vassili... l’aimé, comme tant d’autres, serait à retrouver du côté des plages d’Attique qui ne désemplissent pas en ce moment et ceci à toute heure, contrairement à la cour côté ERT. De nombreux députés et cadres Syrizistes seraient alors à leur tour en vacances en ce moment, ou sinon en train de manifester, d’ailleurs, de nombreux heurts ont opposé ces derniers jours des militants issus de la gauche et les Aubedoriens, à Patras, à Kalamata et ailleurs à travers notre pays aux ellipses.

Plage en Attique, le 25 juillet

Ce dernier temps encore, des slogans... étymologiquement novateurs apparaissent sur nos murs, tel un, qui glorifie le “terrorisme révolutionnaire”, en utilisant le terme d’origine latine et non pas son équivalant en grec. On aura tout vu ou presque. La “crise”, c’est d’abord une grammaire.

Vive le terrorisme révolutionnaire”. Athènes, le 25 juillet

Et la novation ne s’arrête pas là. Certains éditorialistes au “Quotidien des Rédacteurs”, plutôt de gauche que Syrizistes apparemment, estiment que “le parti de la Gauche radicale commet une grave erreur, lorsque dans une certaine mesure, il adopte la théorie du Front républicain, cette dernière étant savamment orchestrée d'ailleurs par la coalition gouvernementale. Et ceci tout simplement parce que cette coalition gouverne déjà en violation de la légalité constitutionnelle. Elle fait donc déjà partie des extrêmes et non pas du centre comme elle veut faire croire. L’autre grave erreur de Syriza consiste à ne pas voir l’urgence d’un gouvernement non pas de gauche, car les forces de la gauche se trouvent éparpillées et de toute manière elles demeurent minoritaires, mais d’un gouvernement démocratique, patriotique et radical, seul moyen pour vaincre enfin la peur collective qui nous tétanise. Ce dernier, il agira suivant les intérêts du plus grand nombre. Ainsi, il affrontera le régime totalitaire qui règne sur l’Union Européenne sous le patronage de l’Allemagne. Enfin, la troisième erreur du parti de la Gauche radicale le place derrière les opinions et les consciences collectives, lesquelles sont à présent assez mûres déjà chez les peuples du Sud de l’Europe, dans la manière où ils comprennent que l’Union Européenne subit une grave crise systémique et que l’euro, constitue une partie essentielle du problème. Une Europe démocratique des peuples et des nations apportera une solution au problème qu’évidemment, n’est pas que grec”, édition du 25 juillet.

Stergios l’électricien, le voisin Christos, Dimitri le dentiste et jusqu’à SYRIZA d’Alexis Tsipras, notre pays ne vit que par ses ellipses.

Sur terre comme en mer désormais. Nous avons appris jeudi 25 juillet par le “Quotidien des Rédacteurs” que la Convention collective des marins sera abolie à son tour. Nous avons aussi appris ce même jeudi, le décès du compositeur Nikos Mamangakis, très connu aussi en Allemagne où il avait également étudié et travaillé. Il avait notamment composé la musique de la légendaire trilogie “Heimat”, tissant ainsi certains de nos liens heureux avec le peuple et la culture de ce pays.

Heureusement aussi que du côté de notre... Heimat des Cyclades de l’archipel égéen, on danse et on célèbre à l’occasion les saints locaux. Et on se précipite certes davantage qu’avant, sur les agapes organisées aux frais de la municipalité “qui peut encore offrir ce repas aux habitants ainsi qu'à nos visiteurs... et ceci, malgré toutes nos ellipses”.

Lune en mer Égée, 2013




* Photo de couverture: Les agapes de la municipalité. Cyclades 2013

3 commentaires

Corruptio3 a dit…

Allez, un peu de patience encore. Le FMI vous donne 32 ans avant que ça reparte... http://greece.greekreporter.com/2013/07/27/imf-wants-pay-cuts-fewer-worker-rights/

mula a dit…

Le problème c'est l'euro; l’Europe. Ou l’idéologie qui y règne? Le problème c'est l'allemagne?? "Le régime totalitaire reigne sous le patronage de l’Allemagne": Vous y croyez vraiment? L'allemagne commande la Troïka? Seule... ?
La corruption qu'on trouve dans les pays du sud ( dans mon cas je regarde surtout l espagne ) n'est elle pas une conséquence?
Je parle avec ( un certain bagage ) d'ignorance. Mais j'ai l'impression qu'on ne pointe jamais les nœuds du problème et qu'on parle de ses conséquences comme les causes.
N'y avait il pas un problème déjà avant la crise?

Corruptio3 a dit…

@ mula: Les conséquences deviennent causes... et réciproquement. Nous sommes dans un (des) système(s) qui se recoupent, interfèrent... Si l'on a une société à l'économie trop "faible" mais qu'on la fait rentrer dans la zone Euro en le sachant, mais en n'en tenant pas compte - c'est ce qu'à fait l'Europe avec la Grèce - alors on risque d'ajouter les problèmes des uns avec ceux des autres.
Bien sûr, ceux qui ont signé la chose ont espéré que tout irait bien, mais ce n'est pas le cas.

Si l'on constate qu'une expérience foire, que fait-on? On l'interrompt ou on continue? Et bien on continue, parce qu'il y a l'arrogance des politicards européens... et la latence des systèmes... et la nécessité des organisation à survivre.

Dans ces systèmes politiques se sont imbriqués les systèmes économico-financiaro-industriels.
"Le" système marche très mal, mais on ne connaît pour le soigner, tels ces médecins du Moyen-âge, que la saignée.
Le système européen est ce qu'il est: un système, qu'on ne peut comprendre qu'en comprenant le plus grand nombre possible de ses paramètres... Et en plus ça ne "résoud" rien !...

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