mardi 19 mars 2013

“Salutations à Madame Merkel“




Le carnaval de Patras et de Syros, et comme ailleurs en Grèce et à Chypre, c’était dimanche soir (17/03). Surtout à Chypre paraît-il cette année, mais autrement. Le temps étant déjà anormalement frisquet dans l’archipel, les visages se sont montrés profondément crispés et la fête ainsi gâchée d’avance. Avant même la propagation de la grande nouvelle chypriote depuis le bal masqué de l’Eurogroupe. Dimanche soir, et comme de coutume, devant l’imposant hôtel municipal à Ermoúpolis, les habitants de Syros venus très nombreux, ses visiteurs ainsi que certains îliens fraichement arrivés des autres Cyclades pour participer au concours carnavalesque, voilà pour l’ambiance. Les costumes étaient certes de saison et le vent presque glacial, finalement bien agencé à notre temps “global”.

Carnaval. "Les visages des participants...". Ermoúpolis, le 17 mars




J’ai aussi remarqué que rarement les visages des participants n'ont été aussi tristes ou inexpressifs, un tel jour de fête. La fête grecque est alors terminée, même si les coutumes (ou plutôt leurs fantômes) semblent demeurer à l’honneur, en tout cas en théorie, tout simplement et pour ainsi signifier que l’on existe. Lundi (18/02, premier jour du carême), traditionnellement fêté en Grèce à la campagne ou dans les parcs aux abords des villes, et où les municipalités et les associations culturelles distribuent... historiquement aux panégyristes un premier repas de carême, hier, cette coutume s’est souvent transformée en soupe populaire, et pas qu’à Athènes.

Il y avait un peu de cela aussi hier à Syros, le chanteur en karaoké n’a pas convaincu grand monde, personne n’avait d'ailleurs envie de danser et entre les convives issus de la classe ex-laborieuse de Syros, l’esprit était plutôt collé à l’oreille du temps mauvais: “T’as vu à Chypre... Quelle saloperie... Et pour nous ici c’est déjà terminé, encore heureux d’être encore debout et vivant je dirais. Nous nous disons entre nous que tout va bien, comme ces malades condamnés qui ont tout compris... Souviens-tu toutes ces autres années, c’est un temps qui ne reviendra plus jamais, mon neveu Yannis, celui qui tient la taverne va mal également, encore heureux, on nous a distribué cette petite portion ce midi...”, (Lundi dit “propre” 17/03, aux abords d’Ermoúpolis à Syros).

"Le chanteur en karaoké n’a pas convaincu grand monde"

Environs d'Ermoúpolis, le 18 mars

Ce mardi matin, le 19 mars, la normalité journalistique reprend son rythme. Sur Real-Fm et dès sa toute première zone on apprend que le “sauvetage” décidé de Chypre, “fera passer la dette chypriote de 35% à 150% de son PIB”, si c’est vrai, cela dit long sur le sens de tous les “sauvetages” en cours. Ce mardi, le ministre des Finances chypriote se rend à Moscou, ce qui selon les médias grecs et chypriotes préfigurerait la visite même du président Anastasiadis très prochainement. Comme dans toute guerre, l’information, la rumeur et la propagande sont plus mêlées que jamais. Ce qui est certain au moins, tient de la (petite) reculade de l’Eurogroupe d’urgence durant la nuit dernière, les dépôts de moins de cent mille euros ne seraient pas touchés par le pire holdup (pour ce qui est de son organisation au moins) des quarante dernières années dans la Far West “Eurozone”.

Ermoúpolis, le 18 mars

Madame Merkel, Madame selon le CSA grec (sic), et ses copains usuriers et autres rapaces internationaux ont rayé de la carte économique la place financière de Chypre en une nuit et d’un seul trait, Moscou a été complètement ignorée par Bruxelles (...) c’est désormais un devoir patriotique que de résister à l’occupation allemande et à celle des escrocs et usuriers internationaux (...) qui conduisent les peuples tout droit dans les crématoires économiques (...) la Resistance doit être unie et déterminée (...)”, estime Yorgos Trangas (Real-FM, matin du 19/03).Depuis samedi, les manifestants à Nicosie occupent les rues et ne décolèrent pas. “Le peuple ne doit rien, ne paiera rien et ne vendra rien”, “Dirigeants salopards d’avant et de maintenant, vos masques sont tombées”, “Referendum, la parole au peuple”, entend-on dans les rues de Nicosie en ce moment. En route vers le Palais présidentiel, certains d’entre eux, ont marqué une pause devant l’Ambassade de l’Allemagne pour faire descendre son drapeau, lequel a été finalement sauvé par un policier. Notons que la police était bien discrète, et elle n’a aucunement empêché cet acte de “justice populaire”. La vidéo aussitôt disponible sur youtube a motivé des commentaires enragés, c’est le moins qu’on puisse dire.

Un premier repas de carême. Syros, le 18 février

Entre temps, le Président Anastasiadis, auparavant désapprouvé par les manifestants devant le Parlement, n’a pas caché son amertume (en téléphonant) à Olli Rehn ainsi qu’à un député européen proche d’Angela Merkel pour leur dire ceci: “ Lorsque je vous prévenais qu’il n’y aura pas de majorité au Parlement pour avaliser un tel accord, vous ne vouliez rien entendre et en plus vous insistiez. Vous pouvez à présent transmettre mes salutations à Madame Merkel”, d’après les médias grecs et chypriotes, dont la chaîne Méga-Tv (mainstream) lors du journal du soir, le 17 mars. C’est vrai que des manifestants en colère avaient déjà encerclé “son” palais présidentiel durant un long moment.

Le temps, et surtout le peuple pressent. La radiotélévision (publique) chypriote RIK, s’efforce à faire avaler la propagande et ses pilules avec comme elle peut: “(...) c’est une voie à sens unique (...) Il n’y a guère d’autre proposition”. Et il n’y aura pas de vote au Parement de l’île, tant que le résultat ne sera pas "prévisible", depuis la salle des euromanettes entre Berlin et l’Eurogroupe. Georges de Syros, ingénieur-chômeur et jardinier des Cyclades est sorti tôt ce matin pour s’occuper de son potager mais aussi pour échanger avec nous: “Ah les salopards, cela leur prendra quatre à cinq ans, mais ils détruiront nos peuples, puis les autres dans cette UE diabolique, le jour de la révolte arrivera mais après l’anéantissement des gens comme nous, comme dans toute guerre... Ah vous partez ce soir, c’est dommage... Je me rends à Ermoúpolis ce matin, si vous avez besoin de quelque chose, cela vous évitera le déplacement. Elsa, ma compagne est partie hier car elle travaille ce mardi à Athènes, la crise a fait que nous vivons séparés en semaine ”.

"Taxes - fascistes - bas salaires, c'est le capitalisme". Syros mars 2012

Pendant que à l’Eurogroupe permanent “on” mijote le plat du jour, AKEL, le parti de gauche à Chypre, lance un appel pour “enfin sortir complètement du joug de la Troïka, en nous tournant vers la Russie” (reportage sur Real-FM 19/03), laquelle ne décolère pas évidement depuis samedi comme tout le monde sait. Les succursales des banques chypriotes resteront fermées en Grèce cette semaine jusqu’à mercredi ou même jeudi, comme “évidement” à Chypre. Le système méta-capitaliste mord visiblement sa queue, après nous avoir mordus derrière la nuque. Certains (petits) épargnants de l’hémisphère nord et potentiellement tous, y compris dans les pays métropolitains de l’UE, redécouvrent (et découvriront tôt ou tard) le cauchemar de leur spoliation, seuls les oligarques de toute sorte et de tout calibre trouveront sans doute d’échappatoire croit-on désormais ici, dans l’archipel grec bien agité.

La boite de Pandore est ouverte et avec elle le chaos que nous finirons par apprécier les premiers je crois. Les dirigeants allemands depuis hier font semblant de rejeter la responsabilité de la “bourde” sur l’Eurogroupe et sur les initiatives du gouvernement chypriotes, faux, rétorquent les ministres chypriotes, “ils nous ont mis le couteau sous la gorge, d’ailleurs les débats ont été enregistrés” (rejoints par Méga-TV, 18/03 zone matinale, je cite de mémoire).Georges quant à lui, estime que la crise à Syros a une année de retard, en comparaison avec la catastrophe d’Athènes ou de Thessalonique.

Le potager de Georges. Syros, le 18 mars

Se chauffer à Syros. Mars 2013)

Depuis l’été dernier (2012), je remarque que de nombreuses boutiques et commerces ont fait faillite ici aussi. Le marasme adouci de l’archipel c’est comme une... mort à Venise dans un sens. Paraphrasant Günter Anders, je dirais que notre corporéité sociale jadis si flottante, devient alors modelable et de force, ce qui lui “permet” précisément de s’adapter aux exigences des instruments, autrement-dit, des armes de guerre que constituent les “dettes” et autres monnaies fictives comme l’euro par exemple. Sauf que des nos jours la fiction tue également.

Yannis Stournaras, ministre des finances (non élu) assure (pour une troisième fois en deux jours) que les dépôts des Grecs seront garantis, et ceci en Grèce et ailleurs. Je crois alors deviner la prochaine étape en préparation: lors du défaut officialisé de la Grèce dans quelques mois, et après avoir orchestré la fuite des capitaux des épargnants et/ou profiteurs en tout genre (y compris moyens), leurs dépôts seront directement ponctionnés (déjà pour ce qui concerne les comptes détenus à l’intérieur de la zone euro), par les funds des “bailleurs” (dont les banques elles-mêmes), pour ensuite se servir sur les comptes détenus par les citoyens des autres pays et pas qu’au sud de la zone euro.

Le dauphin. Port d'Ermoúpolis, le 18 mars

Je ne cacherai pas que depuis la méditerranée nous attendons finalement ce moment avec une certaine prédilection pour enfin... croquer dans l’histoire et ceci bien à fond. Ce matin (19/03) les discussions animées dans les cafés d’Ermoúpolis et devant l’agence de la Banque de Chypre, devenue en une nuit... lieu de mémoire, n’ont pas cessé et pour cause.

Seul le chat de la boutique sur le port règne en maître dans “sa” vitrine, imperturbable. Entre-temps la vraie vie a connu hier (18/03) son heure de gloire: tout le monde scrutait le port à Ermoúpolis car un dauphin a fait une brève apparition... Miracle !



"Le chat de la boutique sur le port". Ermoúpolis, le 18 mars




* Photo de couverture: Serf volant, coutume du "Lundi pur". Sur une plage à Syros, le 18 mars

3 commentaires

Anonyme a dit…

Pour Chypre, ça va être encore plus dur que pour la Grèce :

Le cercle vicieux qu’ont connu la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie frappera encore plus violemment l’île méditerranéenne.

http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20130318trib000754533/chypre-pigeon-de-la-campagne-electorale-allemande.html

asty a dit…

Je reste tout de même un peu perplexe devant ces analyses concernant les chypriotes.
Pour avoir vécu dans l'île pendant 3 ans en tant qu'expatrié, il m'avait semblé que les russes et les anglais richissimes étaient largement représentés dans cette petite île dans laquelle il était par ailleurs plus commode de parler anglais que grec.
La mafia russe était largement représentée ( avec ses bordels de jeunes caucasiennes) sans que cela pose des problèmes d'éthiques majeurs aux chypriotes qui ont profité très largement du système.
On a vu , ce soir à la télé, un russe devant sa richissime école, la morgue à la bouche nous expliquer qu'il partirait ailleurs pour éviter cette taxe. Et il n'est pas le seul de brandir cette menace, menace ultime de tous ces riches!
Alors reste l'éternelle question, d'abord pourquoi ce pays est il ainsi en faillite et qui doit payer, les ressortissants russes( et anglais) ou le contribuable européen.

Il semble que pour beaucoup ce soit le contribuable européen, la mafia russe semble avoir encore de beaux jours devant elle!!! ces riches protecteurs ont gagné.

J'ajouterai que Chypre est une île méditerranéenne qui n'a en aucune manière le charme des îles grecques, et que les chypriotes n'ont pas le même sens de l'hospitalité que les grecs, dont ils sont assez différents. mais là, il s'agit d'une opinion personnelle.
C'est un des pays étrangers où je me suis le moins plu, j'en suis revenu avec des sentiments très mitigés!

Toutatis a dit…

Il faut dire aussi que Chypre est depuis 2008 dans l'euro. C'est donc très récent. Et je ne pense pas que la situation était très différente en 2008 par rapport à maintenant. On savait donc parfaitement quand on a fait rentrer Chypre dans l'€, que c'était une "lessiveuse" dont une grande partie de l'activité consistait à blanchir de l'argent sale. On ne peut donc pas le reprocher à Chypre maintenant.
On n'hésite pas non plus à financer l'Irlande à coups de dizaines de milliards alors que l'économie de ce pays repose sur le dumping fiscal (pour favoriser l'installation de grandes entreprises). Rien n'est donc fait au sommet de l'Europe pour assurer une cohésion de l'ensemble par l'adoption de politiques communes et convergentes. Après on s'étonne que cela ne marche pas.

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