lundi 25 mars 2013

Nos boîtes



Nous attendons les nouvelles sur Chypre sauf que nous comprenons que l’essentiel semble être déjà accompli. L’essentiel bien provisoire, mais ce provisoire historique peut durer finalement longtemps. Anastasiadis et son ministre Sarris, sont des hommes politiques et “athlètes” avérés de la même discipline que Papandréou, il n’y a pas grand chose à espérer d’eux. Il s’agit de la course de relais, une épreuve disputée dans les compétitions officielles, mais en conclave, en excluant les peuples, après avoir dit (presque) le contraire, quelques semaines ou mois peu avant, c'est-à-dire lors des élections. S’il y a une énorme responsabilité des citoyens dans le processus tyrannique en cours, elle serait à identifier par là. Nous pensons alors beaucoup au destin de Chypre et au nôtre en ce moment, c’est dans l’air du temps presque ensoleillé d’Athènes, qui comme toute la Grèce et Chypre, se préparent drapeau en berne en réalité, pour la fête nationale du lundi 25 mars.

Vendeurs et drapeaux, Athènes 23 mars

Les députés chypriotes ont déjà adopté hier, le 23 mars, toute un arsenal de lois dynamitant de facto leurs prérogatives, autrement-dit, transférant une partie (essentielle) de leur pouvoir de décision au ministre de l’Économie, ainsi qu’au directoire de la banque centrale chypriote et implicitement à la BCI. En 1940, on aurait dit “permettant d'attribuer les pleins pouvoirs constituants à la Troïka...”. C’est presque disons une affaire d’heures me semble-t-il. Dimanche matin, le 24 mars, place de la Constitution, les CRS de notre baronnie, ont repoussé des manifestants issus des rangs du mouvement “Spitha” (Etincelle), leur banderole: “Grèce et Chypre - Unité - Mikis Theodorakis” (reportage sur Real.gr), gênait sans doute le bon déroulement des “festivités”, dans un pays où la désunion entre les élites politiques et les apparences du régime en place, n’a jamais été aussi flagrante que depuis des décennies.

Grèce et Chypre - Unité - Mikis Theodorakis” le 24 mars - Source: Realnews

Puis, sans trop attendre la... centrifugeuse historique de l’Eurogroupe dimanche soir, les déclarations et autres nouvelles des dernières heures ont fait dans la meilleure catalyse événementielle. D’abord, Clemens Fuest, économiste allemand et conseiller du ministre des Finances Wolfgang Schäuble, a fait remarquer dans une interview accordée au journal Real-News, le 24 mars, “que la décision de l’Eurogroupe (de la semaine dernière) a été désastreuse pour la crédibilité de la zone euro (...) mais elle laisse la possibilité ouverte, de voir taxer les dépôts dans d'autres pays européens”. L’hebdomadaire politique et satyrique To Pontiki(23/03), d’après Reuters et El Pais, nous informe sur les probables intentions du gouvernement espagnole, à savoir, taxer (légèrement) les dépôts dans les banques du pays. On apprend aussi, disons que c’est le “hasard” du moment, que le quotidien El Pais vient de censurer une tribune très critique envers l'Allemagne: “Dans la tribune, publiée dans l'édition régionale andalouse d'El Pais et sur son site, Juan Torres Lopez, professeur d'économie à l'Université de Séville, écrivait que "Angela Merkel, comme Hitler, a déclaré la guerre au reste du continent, cette fois pour s'assurer un espace vital économique". Angela Merkel "nous punit pour protéger ses grandes entreprises et ses banques, et aussi pour faire oublier à son électorat le modèle honteux qui a fait que le niveau de pauvreté de son pays soit le plus élevé des 20 dernières années, que 25% des salariés gagnent moins de 9,15 euros/heure ou que la moitié de sa population ne représente qu'un misérable 1% de toute la richesse nationale", poursuivait-t-il. "El Pais a retiré de son site l'article L'Allemagne contre l'Europe, signé par Juan Torres Lopez et publié dans son édition d'Andalousie, car il contenait des affirmations que le journal juge déplacées", explique le journal dans un communiqué qui remplace désormais la tribune sur son site” (voir: lexpress.fr du 23 mars).

“Dame, 40 ans recherche n'importe quel travail”, Athènes 23 mars

Et nous à Athènes, comme dans toute la Grèce, nous restons suspendus aux nouvelles depuis Chypre et depuis Bruxelles. Et en attendant, nous nous radicalisons. Dans un climat finalement très lourd, les mentalités changent à très grande vitesse. Selon un sondage (Metron Analysis) publié par le quotidien Elefterotypia samedi, le 23 mars, 40,4% des interrogés se prononcent en faveur de la dissolution de l'UE (ils étaient 25,9% il y a seulement un mois !), tandis que 38 % des personnes interrogées se disent encore favorables à la poursuite du processus européiste. Enfin, 96% des interrogés pensent que Berlin ne se préoccupe que de ses propres intérêts. Comme les Espagnols, les Portugais ou les Italiens

La rue athénienne sent que les heures sont graves. Aristos dans ses cinquante ans, un ingénieur au (quasi) chômage, ne cache plus son “explosion”: “j’ai envie de prendre les armes mais je ne sais pas comment y arriver tout seul, le terrorisme est notre seule issue, je m’étais trompé avec mes choix européistes (Nouvelle démocratie), tous les partis politiques grecs devraient déjà mobiliser les citoyens, pour Chypre et pour nous, puis changer de cap et sortir de l’UE, de la gueule du loup”. Mais à gauche également, on se dit que les réactions Syrizistes et des autres sont molles et loin de la gravité des moments. Panagiotis Lafazanis, député Syriza, situé à la gauche du parti, réclame un changement de cap, une réorientation de la Gauche radicale, surtout pour ce qui est de l’euro et de l’U.E. (Avgi, quotidien du parti Syriza du 23 mars).

“On” se préparerait par exemple pour la fête nationale du 25 mars

Notre époque se déguise désormais si mal en période de paix que seuls les médias mainstream et certains épargnants (rescapés) en Europe occidentale ne l’ont pas encore compris. Nos habitudes d’antan, nos pratiques, nos représentations changent de registre et finalement de sens. “On” se préparerait par exemple pour la fête nationale du 25 mars, sauf que le registre n’est plus le même. Certes, des drapeaux sont en vente partout et d’ailleurs souvent par nos immigrés, infatigables vendeurs ambulants, par la force des choses et des moments. D’autres, immigrés ou concitoyens, fouillent nos poubelles dans l’indifférence, il faut le dire. Sur un poteau près du marché, il y a une petite annonce de type nouveau: “Dame, 40 ans recherche n’importe quel travail”. Il y a alors de quoi... partir à la quête de l’ultime oignon sur le marché.

“Peu avant la fin du marché”, Athènes 22 mars


Effectivement, j’ai aussi remarqué, que peu avant la fin du marché, la fréquentation atteint désormais des sommets, d’abord parce que les prix baissent énormément avant la fermeture des stands, et ensuite, parce que tout simplement, de nombreux citoyens paupérisés, “récupèrent” des restes: “Nous faisons œuvre d’organisation caritative”, disait un commerçant vendredi dernier. J’ai acheté un kilo de poisson à deux euros et trois kilos de pommes pour un euro, et il y avait cohue. Au même moment à Chypre, l’économie est gelée, en attendant (ou pas) l’exécution de l’ultimatum de l’Eurogroupe, du FMI, et des élites de l’Allemagne. On sait pourtant déjà, que toutes les prévisions basées sur une récession estimée à -3% de l’économie chypriote en 2013 n’ont plus aucune valeur, car la récession sera certainement beaucoup plus dramatique, l’économie de l’île est quelque part déjà morte.

L’Eurogroupe est un terrain ou tout le monde joue au foot, mais à la fin, seule l’Allemagne marque des buts”, s’amusent à dire certains journalistes sur Real-Fm dimanche soir. Des mesures qui consistent à interdire les mouvements des capitaux sont d'emblée entrées en vigueur dès ce week-end. Les guichets automatiques des (ex ?) banques n’autorisent plus des retraits supérieurs à cent euros par jour et par carte, tandis que les commerçants n’acceptent plus aucune carte de crédit, tout doit être réglé comptant. Dans le même ordre d’idées, les comptes d’épargne ou de type Codevi, ne pourront plus être liquidés et donc transférés, pour ce qui est des sommes déposées. “Tout est gelé, les voitures ne circulent plus, personne ne va travailler, cela n’a plus de sens, c’est une sorte de couvre feu”, assure Matoula, l’amie chypriote du voisin Yannis, jointe par téléphone. Des rumeurs, infondées je pense, mais reproduites sur Real-FM dimanche soir, “assurent que l’on préparerait au cas où, la planche à billets en ancienne monnaie locale, la livre chypriote” (1 € = 0,585274 CYP), ce qui est certain, c’est que l’opinion publique et l’Église chypriote penchent vers une sortie de Chypre de la zone euro. On nous assure également que des capitaux quittent déjà l’Eurozone, voire l’UE, pour se refugier en dehors de l’idée européenne qui s’avère finalement si courte... et trop payante.

Fondas Ladis, Linos Kokotos, Panagiotis Kounadis (à droite), le 22 mars

Linos Kokotos, le 22 mars

“Les Boites”, le 22 mars

Privés d'avenir pour le moment, nous résistons comme nous le pouvons et nous le pourrons sans doute encore très longtemps. Notre mouvement anti-mémorandum “Enotita 2012” (Unité 2012), a organisé vendredi dernier, une soirée consacrée aux “boîtes” des années 1960-1970. Les “boîtes”, c'est-à-dire ces minuscules scènes musicales et en même temps bistrots, nés avant la dictature des Colonels, puis transformées en lieux de résistance musicale. Des compositeurs et des chanteurs de cette autre époque étaient venus evoquer ce passé vivant et chanter, reprendre alors ainsi le chemin des nos mémoires, de notre culture et in fine, de notre volonté d’exister. “Reprendre courage entre nous et le transmettre autour, car nous en avons cruellement besoin, surtout en ce moment, sous cette nouvelle dictature, la culture libère bien des énergies et permet la résistance”, a rappelé notre ami écrivain, poète et parolier bien connu, Fondas Ladis.

Linos Kokotos, jeune compositeur des boîtes à l'époque, et dont les chansons sont connues par tous les Grecs, a rapporté des anecdotes résumant l’écume de toute un moment historique et surtout infatigable, il a accompagné au piano les chanteurs durant toute la soirée. Évidement, la première chanson avait été dédiée à l’île de Chypre, elle fut composée par Mikis Theodorakis en 1964, puis, la deuxième chanson faisait honneur à la liberté. Aux dires des participants (venus nombreux), “nous les chantons en ce moment, et ses chansons certes connues, laissent desormais un autre goût dans notre bouche”. La chanteuse Mary Dalákou a témoigné à sa manière, visiblement émue.

La chanteuse Mary Dalákou en 1966 et le 22 mars 2013

Rudolf Noureev dans une “boîte” d'Athènes dans les années 1960

Mikis Theodorakis dans une “boîte” d'Athènes dans les années 1960

Melina Merkoúri (à droite) dans une “boîte” d'Athènes dans les années 1960

Loin de l’Eurogroupe et de sa boîte de Pandore, voilà nos “boîtes” musicales qui revivent. Comme ce dimanche midi au Pirée, où justement dans une “boîte” mais à Rebetiko cette fois, entre musiciens semi-amateurs, le compositeur Dimitri Papadimitríou, de passage, est venu se joindre à la compagnie. Une chanson populaire de 1989, mais depuis oubliée, et dont les paroles incitent “ à faire le deuil de l’argent” a été chantée avec brio par tout le monde. D’ailleurs, et comme pour la soirée consacrée à nos boîtes, ces sorties peuvent ne pas coûter plus de dix euros par personne. “C’est notre oxygène, le seul” a avoué un chanteur. Même si la “boîte” n’était pas remplie, il y a avait seulement cinq tables occupées, dont deux par les musiciens. Nous n’attendrons pas les violons de l’Eurogroupe de ce soir pour chanter, c’est clair ! La nuit sera longue...

Le compositeur Dimitri Papadimitríou (à gauche), le 24 mars




* Photo de couverture: Mur d'Athènes, Mars 2013

4 commentaires

Toutatis a dit…

On atteint ici le maximum du ridicule avec ce Juan Torres Lopez, qui attribue les problèmes de l'Espagne à l'Allemagne. Alors que ces problèmes ont une seule origine : la bulle immobilière, suivie de son explosion. Dans tous les épisodes de bulle immobilière les principaux responsables sont ceux qui la subissent, étant motivés essentiellement soit par la cupidité, soit par la volonté de ne pas rater une bonne affaire (comme à l'ouverture des soldes, on se précipite). Les politiques et la presse aussi sont responsables, puisqu'ils font toujours systématiquement la même erreur : croire que cette fois c'est différent, les plus intellectuels qualifiant cette bulle de "nouveau paradigme". Mais ça finit toujours de la même façon, et l'Allemagne n'y est pour rien. Le cas des banques chypriotes est sans doute analogue, à force de proposer des taux d'intérèt délirants (surtout dans une période de crise mondiale) on fait des investissements à risque et finalement ça se casse la figure. Après c'est la faute de l'Allemagne...

asty a dit…

Ce qui est grave, ce n'est pas tant l'opinion de Lopez sur l'origine des problèmes espagnols ( chacun est libre de ses idées) mais c'est que l'article ait été retiré des journaux car il déplaisait à l'Allemagne

C'est plus que grave cette atteinte à la liberté de la presse, c'est proprement inadmissible. Quand on n'est pas d'accord avec un article, on le conteste par une argumentation, on ne le fait pas interdire.
On retrouve dans cette interdiction, les atteintes à la liberté de la presse grecque qu'à plusieurs fois dénoncé Panagiotis dans ces articles.

Les allemands deviennent de plus en plus impopulaires dans l’Europe du sud où ils ont laissé des sinistres stigmates et ce n'est pas en muselant la presse grecque puis espagnole qu'ils feront taire les peuples. Ils devraient eux aussi se remettre un peu en cause!

Ceci étant dit il serait intéressant de pouvoir lire l'article de Mr Lopez, afin de pouvoir juger par nous même et pas au travers d'une presse aux ordres!

Quelqu'un a t il un lien?

Magne deux a dit…

la bulle immobilière en Espagne n'est pas une création de l'Allemagne , soyez sérieux de plus l'Espagne à voté à droite aux dernières élections alors que Rajoy avait promis de la rigueur ....

asty a dit…

je ne mets pas en cause la responsabilité de l’Allemagne, je pose une question sur l'indépendance de la presse

1- est il exact que l'article de LOPEZ ait été supprimé de colonnes DEL PAIS parce qu'il déplaisait aux Bataves?

2- Quelqu'un sait il où on peut lire cet article ( même en espagnol )

Ce matin sur France culture JP Fitoussi pointait très clairement et explicitement les allemands et les russes comme étant les principaux responsables de l'entrée de Chypre dans l'union puis dans la zone euro. ce n'est pas un jugement de valeur, c'est l'opinion d'un économiste, après chacun l’interprète selon ses opinions politiques

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