vendredi 22 mars 2013

“Les gangsters de l’Eurogroupe”



Décidément, la dite Union Européenne finira comme (dans) certains westerns, vraisemblablement dans l’imbroglio d’un temps historique pas si lointain. Entre-temps et déjà, le paradigme chypriote montre la voie à suivre, indépendamment même du résultat immédiat, d’ici là une petite semaine ou durant les prochaines semaines. Notre temps historique s’est considérablement densifié, “l’axe paradigmatique” des pays du Sud devient une réalité sur le terrain, d’abord pour ce qui relève de la cristallisation des représentations, ensuite à travers la place des peuples du Sud dans ce processus accélérée de la fabrication de l’altérité vis-à-vis des mentalités et des stéréotypes renouvelés depuis les pays du Nord et enfin, grâce, ou à cause des réalités économiques quasi-communes asphyxiantes, dans lesquelles ces peuples sont plongés.

“Vive Chypre. Athènes, le 21 mars”

Une nouvelle “culture de guerre” est en train de naître en Europe, et tout le monde sait qu’il est certes parfois possible d’éviter une guerre, sans pour autant échapper à sa matrice culturelle. “L’Eurogroupe est un conclave dont la moitié des participants sont des gangsters et l’autre moitié, c'est-à-dire les chefs politiques des pays du Sud, sont des personnes terrorisées”, a déclaré hier jeudi, le 21 mars, Alexis Tsipras de la Gauche (presque) radicale. “Merkel torture Chypre” titre Elefterotypia ce même jour, résumant ainsi l’avis de tout le monde ici.
Marios, un ami habitant le quartier aisé de Kifissia racontait Jeudi matin que c’était pour la première fois qu’il observait une telle ambiance dans sa ville: “Incroyable, tout le monde, dans la rue, sur les terrasses des cafés discutait de la même chose, et avec quelle passion, par un consensus rarement exprimé aussi clairement: nous devrions quitter l’euro, voire l’U.E., Chypre et nous autres avec, disant m... aux Allemands. Je n’avais jamais vécu cela à Kifissia, même au lendemain d’un jour d’élections les gens ne réagissaient pas avec tant de passion. Cela bouge, même à Kifissia”.

“Merkel torture Chypre”. Titre Elefterotypia, le 21 mars

Effectivement, et à Chypre, un premier sondage de l’après... Supernova, démontre que 67% des personnes interrogées, souhaitent l’abandon de l’euro. “C’est très dur - nous disait Kyriakos, un chypriote qui travaille à Athènes - mon père, hélas à son âge, risque désormais le chômage, il est l’employé d’une banque, mais au moins nous sommes fiers parce que nous avons dit “non” au dictat des envahisseurs. Pour le reste c’est déjà la catastrophe...”. La rue athénienne scrute le ciel gris des derniers événements... perpétuels en avalant sa rage ainsi que la géopolitique du pire en Europe, depuis bien de décennies, puis, nombreux sont ceux qui se demandent pourquoi nos gauches déjà, ne mobilisent pas le peuple comme on dit: “Syriza devient mou, rien sur Chypre, je ne voterai plus pour Tsipras”, annonce Maria à ses amis dans café du centre-ville. C’est vrai que ces derniers jours, je n’ai rencontré qu’une seule (et petite) manifestation Place de la Constitution, elle était initiée par les syndicalistes du KKE (parti communiste), mercredi dernier.

Devant la banque chypriote fermée. Athènes, le 21 mars


Le temps instantané, le nôtre en tout cas ici, est suspendu à l’heure de Nicosie. Les nouvelles sont parfois contradictoires, et à Athènes, des clients des banques chypriotes qui restent toujours fermées, vident comme ils le peuvent, le contenu des guichets automatiques jusqu’à son épuisement, tandis qu’à Chypre, les retraits sont plafonnés à 260 euros par jour et par carte bancaire. Et la petite nouveauté significative à Athènes est tombée hier: suite à une note urgente du ministère des Finances, les chèques des banques chypriotes (en Grèce) ne seront plus acceptés au sein du circuit économique et ceci jusqu’à nouvel ordre. Manolis, qui travaille pour une grande maison d’édition athénienne, raconte que le climat est déjà assez lourd au sein de l’entreprise: “Les petites et grosses librairies de Chypre figurent parmi nos meilleurs clients. Non seulement notre système comptable est bloqué, tout comme une partie de la trésorerie de l’entreprise dans les banques chypriotes, mais en plus, nous n’arrivons plus à gérer un stock important de livres qui est déjà sur place...”. Mon ami Andréas, entrepreneur, dont une partie de son activité se réalise à Chypre, se dit en ce moment bloqué à Athènes: “Je suis resté avec deux mille euros dans la poche. Mon dernier gros client m’a réglé mais la somme a été déposée sur le compte de ma filiale chypriote, alors il n’y a rien d’autre à faire que d’attendre...”.

Manifestation. Athènes, le 20 mars

Tout le monde attend ainsi l’issue de cet énorme crash test que constitue la crise chypriote grandeur nature, après cet Eurogroupe historique et hystérique du vendredi-samedi dernier(s), où des roitelets dociles, mal rasés et épuisés après quinze heures de débats ont accouché de la seule solution possible, celle imposé par Berlin, ou plutôt par les banques allemandes qui instrumentaliseraient les élites politiques de ce pays (et certainement de nombreux autres au sein de l'Eurogroupe), puis, par le reste des lobbys et d’après ce que prétendent certains médias grecs depuis hier jeudi (Real-news, Iskra), aussi par la Goldman Sachs.
“Nous avons à faire à des assassins économiques, à des tueurs en série” prétend Yorgos Trangas (Real-FM, le 21 mars) et il n’est pas le seul à le penser. Déjà, les masques de l’européisme et des soi-disant institutions de l’U.E. sont tombées et avec elles, celles du méta-capitalisme, plus impérial que jamais, faisant de surcroit de cette pseudo-union une prison des peuples. Sauf que la section nord serait mieux aménagée tandis qu’au sud, c’est carrément le camp de concentration et l’extermination d’abord économique, (et) couplée d’un colonialisme revenant et triomphant, qui notons-le, pulvérise d’emblée les institutions démocratiques existantes.

“Non au 4ème Reich”. Manifestation à Nicosie, le 21 mars (source: enet.gr)

Le tout dernier “culturalisme intégral” et d’ailleurs pseudo-moralisateur, initié par les élites des pays du Nord, consiste à imposer un modèle économique et symbolique brutal aux pays du Sud, sous prétexte une soi-disant “immoralité” et “insuffisance” des pays tels Chypre, la Grèce ou même l’Italie et qui sait, bientôt Malte ou la France. Comme si ailleurs et surtout chez eux (au Nord), le méta-capitalisme mutant demeurerait “propre”, “éthique” et “sérieux”. D’où toute cette rhétorique pour citoyens en très bas âge “sur l’argent salle des Chypriotes” ou sur les “clowns” issus des élections italiennes. Je rappellerai seulement un tout petit détail du moment, l’entreprise allemande Hochtief (qui a construit et qui gère) le nouvel aéroport d’Athènes, aurait, selon la presse grecque, retenu en toute illégalité, plus d’un demi-million d’euros de TVA, donc la... morale serait sauve et avec elle, surtout l’esprit du capitalisme une fois de plus.
Évidemment, les peuples du Nord ne sont guère "meilleurs" que ceux du Sud, et inversement. Les "bons", les "mauvais" peuples et les "peuples élus", cela n'existe pas, ils sont différents c'est tout. Ce qui est véritablement en jeu, et à part la géopolitique du moment et de chaque moment, c’est le droit d’utiliser les règles et les méthodes du capitalisme prétendument ouvertes et en “libre-service”. Ainsi, ce que les banques allemandes ou américaines par exemple peuvent pratiquer, les banques chypriotes n’auront pas le droit de le faire désormais, au risque de disparaître. Cela s’apparente à une sorte de désindustrialisation forcée (couplée à l’austérité pour tous au Nord comme au Sud), comme si on démantelait d’un seul coup, l’industrie allemande ou française, opinion largement partagée par les politiques et les analystes chypriotes. Nous en sommes là.

Manifestation des journalistes devant le siège du groupe DOL. Athènes, le 20 mars

Ce qui ne se fera pas sans fracas systémique au sein de la zone euro déjà, et en dépit des déclarations du ministre allemand des finances. Marinos Sizopoulos, député et cadre dirigeant du parti chypriote EDEK (social-démocrate) interviewé jeudi soir (sur Kontra-TV) a estimé “que les allégations des partenaires européens sur le risque prétendument non systémique qu'induirait la crise chypriote, sont déjà démenties. En ce moment, l’euro est soutenu en injectant des milliards sur les marchés, sommes qui dépassent évidement et de loin, les cinq ou dix milliards nécessaires au soi-disant sauvetage de Chypre. Ce qui confirme malheureusement nos craintes. Nous avons fait des erreurs et c’est précisément sur ses erreurs que les autres s'appuient, pour finalement mettre la main sur nos gisements de gaz, d’une valeur estimée à plus d’un trillion d’euros. Les autres, c'est à dire d’abord nos ‘amis’ Allemands, amis entre guillemets évidement (sic) il faut dire. Ils projettent d'imposer à tout le Sud de l’Europe, une occupation économique encore pire que celle que connait actuellement la Grèce. Ce qui n’a pas été possible militairement en 1974 (à Chypre), le deviendrait en ce moment de manière économique, d’où la solution inacceptable imposée par l’Eurogroupe. Nous n’avons aucune autre voie de sortie que celle de la dignité et de la résistance par tous les moyens et indépendamment de ce que ceci va nous coûter, car nous savons que ces gens n’abandonneront pas leurs partie, sauf que nous leur ferons payer cher le véritable coût de leurs actes. Le big brother en Europe c’est Berlin (...) l’hémorragie de l’Europe vient de commencer, car les Russes par exemple, finiront par liquider leurs réserves en euro me semble-t-il. Je suis fier de ce que nous avons fait, Chypre est un exemple à suivre, nous étudions également un plan politique qui consiste à coordonner les actions futures des partis politiques de l’Europe du Sud face à l’ouragan allemand (sic)”.

“Chypre - NON”. Elefterotypia, le 21 mars

Nikos Choundis, eurodéputé Syriza a déclaré (Kontra-TV, le 21 mars) “qu’à Bruxelles ils ne savent plus comment répondre à mes questions. Je leur ai dit (au Parlement Européen) que ce n’est pas possible, ils (à l’Eurogroupe) ont d’autres buts que ceux annoncés publiquement (...) Il n’y pas que la mesure qui consisterait à ponctionner les dépôts des épargnants mais également, un mémorandum entier qui se profile derrière (...) Je leur ai posé la question suivante: alors, êtes-vous des incapables ou sinon, vous dissimulez ainsi vos véritables visées ? Pas de réponse. (...) Ce que l’Allemagne dit presque ouvertement en tout cas envers tout le monde, c’est: prenez votre argent et depuis les établissements des pays du Sud de l’Europe, transférez-le, vers nos banques, vers le Nord. Il est évident qu’ils visent la spoliation du gaz naturel chypriote - Wolfgang Schäuble certes ne l’a jamais formulé ouvertement - sauf qu’ils ont peur du jeu russe, tels furent d’ailleurs les véritables enjeux lors du récent Eurogroupe. Le ministre allemand des finances a pourtant prétendu que Chypre ne constitue pas un danger systémique pour la zone euro, eh bien, lorsque j’ai posé cette même question au nouveau président de l’Eurogroupe Jeroen Djisselbloem, il n’a pas souhaité adopter ouvertement cette position déjà connue de Wolfgang Schäuble et il est resté très évasif”.
A ce propos, nous avons aussi vu ces images tragicomiques de José Manuel Barroso depuis Moscou, où il s’efforça, publiquement en tout cas, d’expliquer pourquoi les autorités de la Russie ne seraient pas informées à temps de la décision de l’Eurogroupe qui aura tué l’euro, sans convaincre grand monde: “Les pays de l’Eurogroupe ne pouvaient pas prévoir leurs décisions par avance, les autorités des mêmes pays de la zone n’ont pas été informées non plus” (Kontra-TV, le 21 mars). Certains médias grecs et chypriotes (grecs) prétendent que de toute manière, les services secrets de la Russie avaient déjà informé leur gouvernement, et que Dmitri Medvedev aurait dit en substance à José Manuel Barroso qu’il faut faire attention aux sphères l’influence dans cette mise à mort délibérée de Chypre car ensuite, beaucoup de monde et d’investisseurs quitteront l’euro, c’est possible.

“Local à louer”. Athènes, le 21 mars

Pendant ce temps à Chypre, un “Plan B” (vivable ou pas personne ne le sait pour l'instant) est sur le point d’être adopté par le Parlement ce vendredi: la mise en place d'un “Fonds de solidarité” basé sur les revenus des hydrocarbures, des obligations et d'autres avoirs afin de lever les milliards d'euros nécessaires, la consolidation du système bancaire qui passerait par la faillite contrôlée (?) de la deuxième banque du pays la CPB “Laïkí”, d’où les protestation "automatiques" des citoyens-épargnants devant le bâtiment du Parlement à Nicosie. La décision de restructurer la CPB réduit à 3,5 milliards d'euros le montant requis par la troïka, et le ministre du Travail a reconnu que la restructuration ouvrira la porte aux licenciements, soulignant par ailleurs que les gros épargnants (plus de 100.000 euros) subiront des pertes significatives. On vient d'apprendre également, le 21 mars, que Mihalis Sarris (ministre chypriote d'économie) reprendrait le chemin de Moscou ce vendredi, en attendant les futures positions de la troïka, avant d'envisager les suites... logiques (reportage Elefterotypia, le 22 mars).
Nous ici à Athènes, nous comprenons par contre que “notre” gouvernement fait tout pour torpiller le “Non” chypriote et que notre gauche, ne fait rien pour mobiliser les citoyens, mais la Grèce serait déjà un pays conquis. La greffe du "Non" ne doit pas prendre ici, en Italie, en Espagne, au Portugal...C’est sans doute pour cette raison que le Centre National de Greffes, seul organisme en Grèce qui traite les dons et les greffes d’organes est sur le point de fermer définitivement par manque de crédits. Son dernier conseil d’administration a été même annulé, déjà que sa facture d’électricité n’a pas été honorée, et qu’aucune greffe de cœur par exemple, n’a été pratiquée en Grèce depuis trois mois faute de moyens.

Chypre à la télé grecque, le 20 mars

D’après son président, le docteur Papanikoláou (Real-FM, le 21 mars), “la subvention de l’État a été diminuée de 75% en 2013, ce qui dans la pratique, annule toutes nos actions, la vie des malades est donc en danger, et nous ne pouvons rien faire d’autre que de les inciter à s’adresser aux hôpitaux des autres pays, ce qui coûte par chaque opération pratiquée, plus de 250.000 euros”.
Ainsi va la vie sous l’implacable mémorandum grec, j’ai également remarqué hier que le menuisier du coin est lui aussi sur le point de fermer définitivement son atelier, un de plus, mort alors et braderie.
Deux oisillons tombés de leur nid ont été pourtant récupérés par un retraité, lequel s’est précipité chez l’animalerie voisine pour leur trouver de la nourriture adéquate et surtout pour se renseigner sur les chances de leur survie. Et de la nôtre, mais nous résistons encore.

“Les oisillons tombés du nid”. Athènes, le 21 mars




* Photo de couverture: Dessin d'Ornerakis, To Pontiki, le 21 mars 2013