mercredi 20 février 2013

Le muet et le parlant




La journée d’hier, 19 février 2013, était pluvieuse et... bien curieuse. En fin de matinée les (rares) téléspectateurs branchés sur la chaîne publique NET ont découvert ces séquences surréalistes de la visite du Président Hollande à Athènes: descendre la rue Hérode Atticus en compagnie d’Antonis Samaras à pied, pas de voix off, aucun commentaire ni analyse pour cause de grève des journalistes. Un rare moment de... vérité, deux hommes politiques seuls, le bruit de la ville, le chant des oiseaux du jardin botanique d’en face, enfin une belle image, à notre portée et à la hauteur du monde, c'est-à-dire la nôtre. En début d’après-midi, vers 15h, la grève des journalistes des médias publiques déjà jugée... illégale, les commentaires ont aussitôt repris sur la chaîne NET, les dernières heures de la visite du Président français ont ainsi été couvertes, dont son allocution prononcée devant la communauté française au Lycée franco-hellénique.

François Hollande et Antonis Samaras, le 19 février 2013

François Hollande à Athènes et... le muet à la télévision - Caricature - quotidien - Ta Nea 20/02

François Hollande a, à juste titre remarqué, combien ses interlocuteurs grecs issus du monde politique se sont exprimés en français, tous sauf un: le ministre des Finances Yannis Stournaras, il a préféré la langue des marchés (d’après ses propres explications saisies sur le vif) et... des banques du vaste monde dont il est issu. Pour le reste, les mesures de sécurité ont été visiblement draconiennes, ce qui est normal, les automobilistes compatissants l’ont bien compris sans trop broncher. Certes, le Président français n’avait rien à craindre (des habitants du territoire en tout cas), il n’y a pas eu une seule manifestation ou rassemblement, comme lors de la visite d’Angela Merkel en Octobre dernier, ce qui en dit déjà... assez long du sens commun à propos de la géopolitique de l’Europe actuelle, vue d’ici-bas: nous ne sommes pas dupes, nous savons (et à nos dépens) qui dirige véritablement en ce moment l’astéroïde de l’U.E... car nous devenons ses débris.

"Non à l'euro" - Place de la Constitution - 20/02

Malgré les efforts du “gouvernement” Samaras dans la communication (et on peut le comprendre), la visite de François Hollande est presque passée inaperçue, car "déjà manquant d’originalité", telle fut le (non) ressenti chez nous hier. La presse de gauche (et anti-mémorandum) souligna tout simplement que la France s’intéresse évidement à la grande... braderie des bijoux de la baronnie chemin de fer, distribution d’eaux, prospection pétrolière, régie d’électricité... derrière l’Allemagne bien entendu, rien de très original en somme (par exemple To Pontiki sur son portail internet - 20/02).Paradoxalement (!) la pluie a cessé cette nuit, et c’est sous un soleil radieux que notre vie... normale a pu reprendre ce matin, un mercredi, décrété de surcroit, journée d’action nationale par tous les syndicats, décidément, le pays bouge (encore) comme il peut.

Notre ville, nos écrans du vivant se sont alors préparés en vue de cette transition... vers le “parlant”, après les séquences du “muet relatif” de la veille. J’ai d’abord croisé ces innombrables policiers et autres RoboCop sur le trottoir, devant la centrale de la police athénienne. Ils s’apprêtèrent à prendre du service, et d’ailleurs bien souriants, en attente de cette grosse journée de grande manifestation. Jeunes hommes, très jeunes et visiblement conscients d’appartenir à une variante entomologique bien spécifique dans la taxinomie des choses et des êtres sous le régime de la... “Gouvernance”, ils s'amusaient entre eux sous le regard ahuri des autres. Pauvres gens finalement, au sens propre et figuré: “J’ai loué un 37m2 depuis peu depuis que je suis fait muter à Athènes. Le coût reste exorbitant... pour mes 800 euros de salaire par mois... c’est dur”, expliquait à ses collègues un jeune policier. Effectivement. Et “nos” policiers aux 800 euros, ils ont été nombreux ce matin au centre-ville (et par la suite devant le "Parlement"), à laisser passer les piétons sous surveillance et bien souvent, non sans un certain... frottement avec eux. Nos trottoirs sont si étroits en ce moment, au même titre que la démocratie je dirais.

Devant le "Parlement" - 20/02

J’avais déjà lu quelque part, sans doute à travers un récit littéraire, combien ce “frottement” avait déjà connu ses heures de gloire jadis. Lors des grandes manifestations des démocrates et des gens de gauche dans ce pays, vers 1965 par exemple. On connait la suite: la dictature des Colonels en 1967. Pavlos, rencontré peu après au beau milieu du cortège à la grande manifestation entre Pedion Areos et la place de la Constitution, m’a alors posé cette même question devenue récurrente: “Je crois que nous vivons un temps pré-dictatorial, pas toi ?”. Le frottement y est sans doute...pour quelque chose. Peu avant, place Omonia dans un café, un jeune homme n’a pas eu d’autres mots plus... démocrates pour exprimer son désarroi: “Demain monsieur c’est mon anniversaire, j’ai tout juste trente ans et je n’ai pas de travail... j’ai honte d’être là, assis dans ce café accompagné de ma maman, surtout parce que c’est elle qui paye mon café”. Devant le café et sur la place, avait lieu le rassemblement organisé par le syndicat du KKE (parti communiste), se séparant volontairement des autres forces syndicales et politiques. Le rassemblement pro-KKE fut pourtant bien moins nombreux que d’habitude, tandis que l’autre rassemblement, a été suivi par des dizaines de milliers de personnes.

"Jadis les Colonels, à présent les banquiers" - Athènes 20/02

"Déjà tôt ce matin des militants de l’extrême-gauche" - 20/02

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Le rassemblement pro-KKE - Place Omonia - 20/02

Déjà tôt ce matin des militants de l’extrême-gauche, postés devant le musée archéologique préparaient leur manifestation, banderoles, drapeaux, sonos et petite librairie... marxiste - léniniste. On n’effacerait pas si facilement les références d’une certaine vieille gauche européenne, vieilles d’un (si) bon petit siècle... qu’elle-même. Au moins, l’ambiance y était. Malgré la résignation et la peur, si savamment inculquées d’en haut et d’en bas (et... par frottement), c’est la joie qu’elle prédominait. Plus la colère: “Non, nous ne sommes pas morts et nous ne nous rendrons pas. Sauf que nos chefs (chez Syriza) n’ont pas réalisé combien la base, voire certains cadres du mouvement se radicalisent jour après jour. Nous leurs briserons les os... aux nôtres aussi, nous n’avons pas d’autre choix... sinon nous mourrons... comme déjà nos illusions ; les plus naïves parmi elles en tout cas. Il en faudrait dix fois plus de monde dans les manifs déjà, et des actions plus ciblées. Passer et revenir sans cesse devant le Parlement n’a plus de sens. C’est connu, c’est balisé... c’est nous mettre dans la gueule du loup. J’ai 57 ans, je suis ouvrier métallo et syndicaliste. Je n’ai plus de temps, je ne peux plus attendre... les gens sont responsables de leur destin, ils doivent bouger, de même que nos chefs syndicalistes et politiques des partis de la gauche...” (Yannis, rencontré parmi les manifestants, 20/02).

Athènes, le 20 février

Devant le musée archéologique, le 20 février 2014

Sous le Parthénon. Athènes, le 20 février

Nous nous radicalisons, peut-être parce que nous réalisons désormais la maigre distance qui nous sépare des... concitoyens-mendiants. Eux, la tête baissée ne regardent même plus les manifestants qui défilent. Nos univers sociaux se croisent sans se rencontrer parfois. Comme lorsque deux journalistes d’un hebdomadaire de la droite populiste ont questionné en pleine manifestation un retraité sur... l’éventualité de ses difficultés: “Vous rigolez ou quoi Madame, d’où venez-vous, de quelle planète ?”.

Vous rigolez ou quoi Madame...", le 20 février

Dans un café, le 20 février




"Peuple en avant - Hors UE" - Athènes, le 20 février

"Eux, la tête baissée ne regardent même plus les manifestants qui défilent". Athènes, le 20 février

Une question à poser plutôt à Antonis Samaras. Sous le titre: “Les investissements étrangers arrivent”, une nouvelle affiche nous informe que “désormais c’est en Grèce qu’on va construire les vaisseaux de l’Empire Galactique. Un grand accord commercial vient d’être signé entre la Grèce et l’Empire Galactique, et ceci, grâce aux efforts titanesques du premier Ministre Antonis Samaras, lequel vient de rencontrer Dark Vador au siège même de l’Empire Galactique. Cet accord prévoit la construction des navires et autres vaisseaux de l’Empire en Grèce, puisque selon les déclarations de Dark Vador, après les reformes du monde du travail chez nous, la main d’œuvre est moins chère en Grèce que sur la planète Tatooine. Bravo la Grèce”.

Les investissements étrangers arrivent ”.Athènes, le 20 février

C’est vrai que depuis tous ces derniers événements qui n’en finissent pas, nous avons tout perdu sauf notre sens de l’humour: “La liberté ou Photoshop” voit-on sur un mur place de la Constitution, là où précisément un militant Syriziste paresseux a abandonné l’étendard de son mouvement à la dispersion de la manifestation.

La liberté ou photoshop”. Athènes, le 20 février

"La place a aussitôt repris ses habitudes". Athènes, le 20 février

Place de la Constitution, terminus. La place a aussitôt repris ses habitudes... de temps de paix, sauf pour ce qui est des pertes sur le champ de la guerre sociale, ou plutôt faite contre la société. Un jeune homme, un tout nouveau mendiant a pris procession de l’angle, situé à droite sur l’embouchure du métro. Bien habillé et propre, visiblement il n’est pas un sans-abri, Il exhibe sa pièce nationale d’identité, sa carte d’inscription au chômage, ainsi qu’un autre document, attestant de son licenciement: “Je suis grec, je suis au chômage, aimez-moi s’il vous plaît”. La Grèce, la vraie vie... muette et parlante.

Je suis grec, je suis au chômage, aimez-moi s’il vous plaît”. Athènes, le 20 février




* Photo de couverture: Grande manifestation syndicale unitaire. Athènes, le 20 février 2013

5 commentaires

Coco8331 a dit…

Merci pour votre blog.
la réalité est bien dure, quand on aime se peuple le déchirement est entier. Nous ont regarde la télé et on se dit 'tiens, ils font encore grève'; c'est terrible. J’ai toujours gardé la Grèce du coin de l'oeil; j'ai voyagé en camping-car 10 fois la Grèce. Ma première surprise a été en 2001, le cout de la vie avait presque doublé, un produit qu’on avait acheté 200 drachmes en 2000 nous couté 1 euros. Pour nous c’était une chose mais pour les Grecs ?
Puis il y a eu les feux de forêts dans le Péloponnèse à quelques km de nos séjours, les larmes nous envahissait mais aussi la colère envers les politiques.
Par contre, sur le continent l’idée de l’Europe n’était déjà pas gagnée malgré les aides accordés pour la Grèce et son développement.
Mais depuis la situation a bien changé, les enfants qui tombent en syncope dans leur classe, l’aide de Médecin du Monde comme en Afrique, la vente au plus offrant du pays… STOP
Il faut sortir de l’euro et de l’UE, ne pas remercier la troïka ni la bank goldman sachs et faire un BRAS d’HONNEUR aux banques même Françaises.
Peuple GREC on vous aime.

jean moulin a dit…

Les larmes versées feront des torrents puis des fleuves, puis un océan de haine.

pierre grandmonde a dit…

Bonsoir Panagiotis,
Encore merci pour ce blog qui nous éclaire sur ce qui se passe en Grèce, vu de l'intérieur, et sur ce qui nous attend si nous ne réagissons pas.

Est-il vrai que le pouvoir grec a fait appel aux mercenaires d'Acadami ( ex Blackwater) pour protéger le parlement ?
Et que penser de la teneur générale de cet article ?
http://comite-pour-une-nouvelle-resistance.over-blog.com/article-grece-un-ancien-diplomate-grec-predit-l-insurrection-sociale-et-des-manifestations-sanglantes-115664582.html

Panagiotis Grigoriou a dit…

Bonjour,

Merci pour vos commentaires. La situation "s’accélère" certes. L'information circule depuis plus de deux mois. Récemment Chrysanthopoulos l'évoque à son tour. Je ne peux pas vérifier cette information (la "grande" presse n'en parle pas évidement), néanmoins, l'hebdomadaire satyrique et politique To Pontiki vient d'en faire un papier, allant dans le même sens (01/02/2013) :

ΕΛΛΑΔΑ
ΠΑΡΑΣΚΕΥΗ, 1 Φεβρουαρίου 2013
Ειδησεογραφία
«Η φύλαξη της Βουλής δόθηκε στην Blackwater», λέει Έλληνας πρέσβης
Μία σοβαρή δήλωση -μεταξύ πολλών άλλων- έκανε στην ηλεκτρονική εφημερίδα του Καναδά The Millstone ο Έλληνας πρέσβης Λεωνίδας Χρυσανθόπουλος.

Όπως αναφέρει, η ελληνική κυβέρνηση έχει προχωρήσει σε συμφωνία με ιδιωτική εταιρεία παροχής στρατιωτικής προστασίας, την Academi -πρώην Blackwater-, η οποία έγινε γνωστή για τη δράση των μελών της στο Ιράκ το 2003.
Ο Έλληνας διπλωμάτης υποστηρίζει πως ακόμα και τα μέσα ενημέρωσης λαμβάνουν κατευθυντήριες γραμμές για το τι μπορούν να πουν ή να γράψουν και τι όχι.

Προσθέτει μάλιστα πως οι δημοσιογράφοι που δεν συμμορφώνονται παρενοχλούνται ή και συλλαμβάνονται από κυβερνητικούς πράκτορες.

Όσον αφορά στους ευρωπαίους πολιτικούς, αναφέρει πως ενδιαφέρονται μόνον για την προώθηση των δικών τους συμφερόντων σημειώνοντας πως του λείπει κάθε όραμα για το μέλλον της Ευρώπης.

«Εάν είχαν όραμα, οι Γάλλοι δεν θα είχαν υποχρεώσει, την Ελλάδα, μία χώρα στο χείλος της χρεοκοπίας, να αγοράσει φρεγάτες αξίας δισεκατομμυρίων, την παραμονή των πρώτων μέτρων λιτότητας το 2010. Ούτε οι Γερμανοί θα είχαν ασκήσει πιέσεις στην Αθήνα να αγοράσει αεροσκάφη και υποβρύχια» .

Σχετικά με την παρούσα κατάσταση, εμφανίζεται απόλυτος:

«Η Τράπεζα της Ελλάδος κάνει λάθος(…) Πέρσι ο υπουργός Οικονομικών είχε πει ότι η Ελλάδα θα μπει στην Ανάπτυξη το 2012. Σήμερα ο Πρωθυπουργός λέει ότι στα τέλη του 2013 θα ξεκινήσει η Ανάπτυξη. Έτσι λοιπόν, λένε στον κόσμο ανοησίας και έχουν χάσει την αξιοπιστία τους. Το αποτέλεσμα των μέτρων που επιβλήθηκαν στην Ελλάδα από το 2010 είναι καταστροφικά.»


Academi (πρώην Blackwater)

Η Academi είναι εταιρεία μισθοφορικού στρατού που ιδρύθηκε το 1997 ως Blackwater και αποτελεί το μεγαλύτερο εργολάβο ιδιωτικών υπηρεσιών ασφάλειας των ΗΠΑ ενώ το πρώτο μεγάλο της συμβόλαιο ήταν η συμμετοχή της στον πόλεμο του Ιράκ το 2003.

Η φημολογούμενη εμπλοκή της στην Ελλάδα δεν θα είναι η πρώτη, καθώς είχε παράσχει εκπαίδευση στις ελληνικές ναυτικές δυνάμεις ασφαλείας εν όψει των Ολυμπιακών Αγώνων του 2004.

http://topontiki.gr/article/48230/I-fulaksi-tis-Boulis-dothike-stin-Blackwater-leei-Ellinas-presbis

La nouvelle a été aussi reproduite par l'hebdomadaire Ta Epikaira, mais c'est une reprise de ce qui a été déjà écrit:

http://www.epikaira.gr/epikairo.php?id=54275&category_id=88

voir également sur : www.okeanews.fr

Merci pour vos commentaires et remarques.

Panagiotis Grigoriou

jean-michel Guiet a dit…

En sommes le nouveau moto néolibérale: "créons l'insécurité partout , vendons ensuite de la sécurité et ses outils"...

Effrayant !

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