jeudi 7 février 2013

Amarres larguées



Notre pays-péninsule a bien largué ses amarres, il navigue déjà... au large de la dignité. Parfois de manière brutale, au sens propre ou figuré, peu importe, les amarres ont été ainsi larguées, voire sectionnées à la scie et de nuit. Hier, au centre d’Athènes des agriculteurs ont distribué des fruits et de légumes à titre gratuit provoquant une telle cohue, jamais égalée jusque là en pareilles circonstances. “Images d’Occupation” précise Elefterotypia (07/02). La “Une” du quotidien est d’ailleurs explicite quant à l’autre nouvelle du jour, à savoir la diminution “surprise” des montants issus des Fonds structurels de l’UE et destinés à la Grèce cette année: 11 milliards d’euros au lieu des 20 milliards, attendus par “nôtre” gouvernement Quisling de l’hybris tripartite. “Bruxelles nous coupe le souffle” titre Elefterotypia, ce qui ne relève plus tellement d’une si grande découverte. Tout comme pour la politique Samaras. Dans la nuit du mardi au mercredi, les unités des MAT (CRS) et des gardes-côtes ont investi le port du Pirée, pour ainsi “signifier” aux marins grévistes, l’ordre de leur mobilisation, autrement-dit la réquisition dont ils ont été frappés (comme les salariés dans les transports auparavant), depuis que notre gouvernance Troïkanne a réalisé qu’elle n’a pas d’autre arme politique, autre que celle de la terreur.

Athènes 06/02 - Source: Epikaira.gr

Mercredi matin, le port fut alors investi par de nombreux manifestants, syndicalistes, marins et autres, dans une l’ambiance bien électrique. Un premier rassemblement a eu lieu à cette sortie.. historique du métro, Pirée terminus. Jadis, nous y rencontrâmes nos amis en partance vers les îles, c’était du temps des salaires versés et du travail réellement existant, sauf qu'hier sur l’embarcadère, il n’y avait que de la colère qui montait. “Le sang finira par couler ” lança un marin retraité à son ami qui a aussitôt approuvé. J’ai alors encore remarqué cette radicalisation, y compris chez les syndicalistes appartenant au syndicat PAME, proche du parti communiste. Temps de tempête. Le situationnisme syndicale n’a plus la navigation facile décidément, la reconduite de la grève chez nos marins fut même votée de justesse. La pression était d’ailleurs si énorme.

Les îles étaient coupées sans liaisons maritimes, car les lignes aériennes (hors de prix) ne répondent que très partiellement à la problématique de l’insularité. Au point où se trouve la Grèce, c’est bien l’insularité sociale et psychologique qui prend progressivement le pas sur toute autre condition humaine. L’exil en somme à tous les étages. “Nous avons proposé l’interruption de la grève durant 24 ou 48h afin de permettre l’approvisionnement des îles et l’écroulement de leurs produits agricoles... mais je vois que sur votre chaîne de télévision (Skai-TV qui appartient à un armateur) mon temps de parole est sans cesse interrompu, votre exercice du journalisme est fort inégalitaire... vous laissez parler durant dix minutes un député Nouvelle démocratie, élu des Cyclades... c’est la junte, la vôtre et celle du patron”, s'exclama-t-il, débordant de colère un syndicaliste devant la camera de la chaîne. Je lui pose alors une seule question: “Et maintenant ?

"Un premier rassemblement a eu lieu à cette sortie.. du métro" - Le Pirée 06/02

Maintenant, nous irons redéfinir notre tactique, elle sera annoncée tout à l’heure lors du meeting”. Tout ce monde de la petite gauche historique, fatalement plurielle... s’est retrouvé sur le port. L’aile gauche de Syriza dont son chef de file le député Panagiotis Lafazanis, des députés communistes, y compris la secrétaire du parti Aleka Papariga, des militants et cadres du parti Antarsya, et bien d’autres, moins illustres. Une foule à la fois si joyeuse et si triste et surtout méfiante envers les inconnus et les intrus. Les reporteurs et autres blogueurs inconnus, n’ont pas toujours la tâche facile, on peut alors comprendre. Les journalistes étrangers quant à eux par contre, ils jubilent, comme ceux de la chaîne italienne TG2 présents sur les lieux. En attendant le meeting, certains marins, souvent les plus âgés parmi eux, plaisantaient entre eux, se remémorant leurs voyages, les rafiots d’antan, voire les naufrages pour certains.

Savvas Tsiboglou - Le Pirée 06/02
Savvas Tsiboglou, à la tête du syndicat des marins PEMEN (proche du PC grec) a pris la parole le premier. Ce mécanicien ayant embarqué pour la première fois à l’âge de 19 ans, et qui a quitté la mer en 2004 pour se consacré au syndicalisme, ne mâche pas ses mots: “Nous avons vécu la violence des garde-côtes. Ils nous ont menacés d’emprisonnement. Les MAT (CRS) avaient bouclé le port et c’est le chef de la capitainerie du Pirée qui a sectionné certaines amarres de ses propres mains, pour ainsi obliger les marins à obéir, car les ouvriers du port, en grève également, n’ont pas voulu intervenir... évidement”.

J’ai rencontré deux marins, lesquels ont confirmé les dires de leur représentant syndicaliste: “Nous n’avions jamais vu cela auparavant. L’officier a pris une scie, sectionnant certaines amarres, il faut dire que certains marins depuis les bateaux avaient lâché, nous avons pourtant frôlé l’accident, la collision... C’est par ce chantage que les premiers quatre bateaux ont pu désamarrer... Notre régime politique c’est la démocratie stratocrate”. Savvas Tsiboglou a estimé que “les casseurs de la grève ont été préparés, par cet État de la terreur”, avant de poursuivre: “ces dernières années, les marins ont été réquisitionnés à quatre reprises, pourtant, même sous le régime de la réquisition nous avons déclenché 31 mouvements de grève en deux ans, donc nous savons comment faire et nous n’avons pas peur. Le but du gouvernement, le but de la Troïka qui est aussi celui de l’U.E. d’ailleurs depuis les Traités adoptés et imposés que nous connaissons malheureusement tous à présent, est bien clair: les travailleurs perdront tous leurs droits et ils accepteront des salaires réduits en miettes.

Le Pirée 06/02

Le Pirée 06/02 - Le sans-abri et son chien

Le Pirée 06/02

Déjà que 70% des marins (sur les lignes maritimes internes de la Grèce) n’ont pas touché leurs salaires depuis plus de six mois (...) Je le répète, nous ne sommes pas des travailleurs particuliers, c'est-à-dire “privilégiés”, nous connaissons le même sort que tous les autres. Nous avons donc décidé d’agir et de nous mettre en grève, dès que le projet de loi sera présenté au Parlement. Et évidement, nous participerons à la grève générale, décrétée pour le 20 février. Et n’oubliez pas, les droits des marins qui sont nos confrères aux autres pays de l’U.E. ont été déjà balayés, et ceci sans Troïka, tel est le vrai visage de la politique de Bruxelles (...) C’est ainsi que le ministre se refuse tout dialogue, la porte de son ministère reste fermée pour le peuple, considéré certainement comme étant un ennemi. Honte (...) Nous devons agir vite car le temps ne nous attend plus...”.

Le ministre Mousouroulis... n'a pas perdu son rang. La sortie du port donnant sur son Ministère a été aussitôt bloquée par les unités des garde-côtes épaulées à l’occasion par les CRS. Le moment de la “négociation” fut relativement bref. “Nous voulons nous rendre au ministère pour qu’une délégation transmette au gouvernement et par écrit, nos décisions”, répétèrent les syndicalistes, la crispation au visage. Les politiques de la gauche, Papariga (KKE) et Lafazanis (Syriza) ont participé aux échanges, mais en vain. “Le ministère restera fermé... et ferme”, ont répété les officiers et tout le monde compris. Les militants n’ont pas cherché l’affrontement inutile, les forces de l’ordre méta-démocratique non plus. Un homme appartenant aux unités des garde-côtes s’est même confié à un manifestant âgé: “C’est dur aussi pour nous... (etc.)”.

Pirée 06/02

Seules certaines insultes... isolées, échangées entre un jeune manifestant PAME et deux CRS ont dérogé à la règle du profil bas: “Je vais te b... c...ard”, ce qui n’a pas troublé grand monde et encore moins le sans-abri des lieux et son chien. Je dirais même que c’est plutôt la présence de ce vieux sans-abri qui a davantage troublé certains manifestants, décidément, au-delà des amarres larguées il y a bien de naufrages possibles ou sinon, assurés.

Le cortège est passé près du navire-musée, un Liberty ship avant se tourner vers la sortie principale devant le terminus du métro en face. Comme tant d’autres cargos de ce type, quasi-offerts aux armateurs grecs de l’après 1945, il a dû assurer leur première grande prospérité, la survie des marins... et des naufrages collatéraux. Les marins et leur petit monde de la gauche, ont quitté le port satisfaits mais tellement amers. Derrière eux, les routiers s’apprêtèrent déjà à faire embarquer leurs poids-lourds, dont un, qui transportait du bois de chauffage depuis la Grèce du Nord à destination des Cyclades, preuve que même nos îles, ne se sont pas encore extraites... de l’hiver grec.

Le Pirée - 06/02

Lorsque la manifestation a atteint le lieu de sa dispersion, les (rares) premiers voyageurs se présentèrent déjà devant les billetteries des compagnies maritimes. Journée close, les premiers embouteillages se formèrent même autour du port. Manthos, un militant Syriza (de sa mouvance gauche) rencontré à la gare, a prétendu “que l’affaire est désormais pliée. Tsipras suivra le chemin balisé de la Troïka en douce, comme il le fait déjà, et sans en informer le mouvement, il agit seul avec ses initiés, sa garde rapprochée. Les gens alors comprennent... D’où la stagnation dans les sondages”. L’éditorialiste de notre hebdomadaire satyrique To Pontiki (06/02) ne partage pas cet avis: “Alexis Tsipras semble pouvoir et vouloir (gouverner), (et) si certains n’y arrivent pas, (déjà) parce qu’il n’ont pas envie, ils peuvent alors poursuivre dans leur gymnastique révolutionnaire, mais en laissant avancer les autres”. Larguer les amarres... mais alors lesquelles ?

Jeudi (07/02), la pluie est de retour au Pirée et à Athènes. Le CSA “grec” interdit désormais aux médias du pays “de montrer des images dégradantes de la pauvreté”. Dès hier, certains députés du gouvernement ont insisté sur cette “mauvaise image du pays, véhiculé par les médias grecs et certains médias anglo-saxons, préjudiciable au tourisme... une pratique qui doit cesser ”.

Aleka Papariga (KKE) - Le Pirée 06/02

Panagiotis Lafazanis (Syriza) - Le Pirée 06/02

Entre-temps, le gouvernement a annoncé le report du projet de loi de la reforme de la fiscalité en cours, en tout cas partiellement, tout en annonçant certaines mesures en faveur des agriculteurs qui mobilisés à leur tour, menacent de bloquer les routes (vides) du royaume de la Troïka. Au gouvernement on réalise aussi “brusquement” que les recettes fiscales n’atteignent pas les prévisions pour ce janvier, et ce manque atteint 300 millions d'euros, -16% en comparaison aux résultats de janvier 2012 et ceci, malgré la surimposition galopante et -15% pour ce qui est de la TVA. On vient également d’apprendre qu’un message menaçant, adressé depuis Barcelone viserait les chefs politiques du gouvernement tripartite d’Athènes: “S...ards, vous serez morts avant... fin février” (hebdomadaire Epikaira, 07/02).

Un homme de 40 ans a été trouvé pendu chez lui à proximité de Thessalonique mardi, il a laissé un message précisant qu’il a mis fin à ses jours à cause de ses difficultés économiques (hebdomadaire Epikaira, 07/02).

Ce jeudi la tempête a repris en mer Égée selon la Météo Marine: avis de vents force 8 à 9 avec rafales, pourtant les amarres de notre pays semblent bien larguées.

Athènes 06/02 - Source: Epikaira.gr




* Photo de couverture: Le Pirée, 6 Février 2013

7 commentaires

Bibi a dit…

Bonjour, n'en déplaise au CSA grec, aux députés grecs, de toute façon, je ne suis pas anglo-saxonne, ni média grec, et les termes "mauvaise image du pays" me déplaisant, je partage votre article sur FB. Et souhaite courage au peuple!

Anonyme a dit…

Les réactions des populations viennent assez lentement pour en partie cette raison :

"La population est scindée en deux : la moitié d'entre elle adore l'incertitude, la complexité des possibilités, l'aventure de la décision ; l'autre moitié déteste ce contexte, car il l'angoisse. Elle réclame des certitudes, et pour cela peut être même prête à accepter n'importe quel chef - religieux, politique. N'oublions pas que les dictatures d'Hitler hier et de Morsi aujourd'hui résultent de processus démocratiques. Pourquoi d'aucuns aiment tant la dictature ? Parce qu'elle écarte les doutes, rassemble d'une seule voix, épargne les arbitrages, bref apporte tranquillité, certitude, sécurité. Elle permet d'éprouver le bonheur dans la servitude."

http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20130205trib000746992/boris-cyrulnik-il-faut-etre-gonfle-pour-etre-entrepreneur-.html

Youpla a dit…

Merci pour votre travail que je suis depuis un certain nombre de mois.
Toutefois celui-ci me désespère. En effet, votre situation devrait légitimement conduire à une réelle révolution. Or, que voit-on ? Des mouvements de foule, nombreux, sincères mais inefficaces car habités par la peur du dérapage, de la violence. Et ceux qui vous (nous) exploitent le savent bien. En prônant depuis des années un discours pacifiste, non violent, féminisant (la femme étant par nature douce, opposée à l'expression de la violence physique car se sachant fragile dans ce cas), l'homme (le mâle) a, petit à petit, eu honte de sa nature. Aujourd'hui, alors qu'il devrait réagir avec force, à l'image de ce que firent nos aïeux ouvriers, nous tenons des banderoles, et c'est tout. Sur cette voie, c'est foutu par avance car c'est celle voulue et construite par nos "élites" mondialistes. Encore pourrait-elle se comprendre si elle se référait au message de paix du Christ, annonçant que l'amour de l'autre, même son ennemi, est le chemin qui mène au salut. Notre civilisation ne se réfère plus à ce message, aussi est-il surprenant de voir les populations accepter la mise en esclavage progressive sans réelle réaction.
Oupps ! J'oubliais: atteindre sans encombre l'âge de la retraite est devenu le nouveau nirvana, l'objectif ultime..... et après moi le déluge.

Agan a dit…

Agissement du FMI et de la Troïka en Tunisie:

http://www.michelcollon.info/Le-Front-Populaire-refuse-l-offre.html

Lilika a dit…

même avis ! je publie également sur FB ! Nier le problème n'apportera certainement pas la solution ... La " mauvaise image " du pays ne viendrait-elle que des pauvres ?
Tout mon soutien au Peuple Grec,
Liliane

Panagiotis Grigoriou a dit…

Commentaire de Lionel

Bonjour
sur arte aujourd'hui (09/02)
http://videos.arte.tv/fr/videos/arte-reportage--7307768.html
en première partie
extrait :
Fuir Athènes à tout prix…
Chaque année, de plus en plus de migrants, réfugiés et demandeurs d’asile profitent de la perméabilité de la frontière turque pour entrer sur le territoire de l’UE. Athènes compterait à elle seule plus d’un million de sans-papiers. Devant les portes de l’Office d’immigration, plus de 1000 personnes attendent dans la rue une autorisation de demande d’asile. Débordé par l’afflux d’étrangers, l’Etat joue les gros bras.
Les forces de police multiplient les contrôles et les arrestations s’enchaînent. Ces démonstrations de force, très médiatisées, sont bien accueillies par la population. La crise économique, dans un pays à cran, alimente les attaques racistes et favorise l’émergence de partis xénophobes.
Centres d’accueil saturés, services d’immigration inexistants : la désillusion est rude pour les étrangers. Enfermés dans des centres de détention surpeuplés, rattrapés par la réalité, les migrants n’ont plus qu’un objectif : quitter Athènes.
Congolais d’origine, alternant entre errance et centres d’accueil, muni d’une fausse attestation de travail, Burton a pourtant réussi à passer au travers des mailles du filet. La Grèce fait partie de l’espace Schengen, il n’y a pas de contrôle d’identité à l’embarquement. L’équipe d’ARTE Reportage l’a suivi jusqu’à Bruxelles où il vit aujourd’hui.

http://lionel.petithory.pagesperso-orange.fr/index.html
http://lionelpetithory.wordpress.com/
Cordialement

Panagiotis Grigoriou a dit…

Bonjour, merci pour vos commentaires, effectivement, la population est scindée en deux, voire en trois mais cela peut bouger, les lignes ne sont pas immuables, bien au contraire. Quant aux grèves, elles sont là, inefficaces mais pas inutiles...

Merci

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