lundi 28 janvier 2013

Métronomes



Lundi (28/01) et cette semaine... répétera la précédente, comme d’ailleurs toutes les autres. Depuis les élections de juin (2012) c’est désormais sous le signe de “l’ordre et de la loi”, en plus de la stratégie du choc, que le gouvernement tripartite de la Troïka de l’intérieur mène les affaires... et se démène dans tous les sens pour étouffer la contestation sociale. Les rames du métro circulent de nouveau depuis vendredi, et on vient d’apprendre ce matin, que le Conseil d’État saisi d’un recours initié par les syndicats contre la réquisition des employés de la Régie vient de le rejeter. “Le gouvernement préparerait la réquisition des conducteurs des autobus d’Athènes” (en grève depuis vendredi), croit savoir la presse du jour. Après avoir... placé la Constitution entre parenthèses, après la quasi-abolition des conventions collectives, voilà que le “gouvernement” met fin au droit de grève, même si, les (seuls ?) grévistes encore potentiels, proviennent de ces branches jadis bien soignées par le clientélisme politique d’avant-hier, mais finalement peu importe.

"Grève: pas de trains..."

Ce qui est essentiel, tient de l’implacable métronome - littéralement cette “loi de la mesure” - imposé partout: “Aucune discussion avec les catégories socioprofessionnelles n’est possible, à partir du moment où nos interlocuteurs mettent en doute les termes du mémorandum, il n'y a aucun détail à revoir”, telle est la ligne de Samaras. Et cette dernière porte ses fruits bien amers... certains syndicats représentant les techniciens des trolleybus athéniens ont décidé ce midi (28/01) l’interruption de leur grève, “pour ainsi permettre le dialogue (...) les autres syndicats de la branche devraient suivre dans cette voie” (Real-FM, 28/01). Métronomes alors des temps nouveaux.

Les moments “paisibles” où l’engagement syndical et militant pouvaient s’inscrire dans une myriade “d'actions calculées” c'est à dire en concertation, sinon en osmose, avec le système politique...encadrant est révolu. Appliquer “l’ordre et la loi” sans contrat social pouvait conduire jadis à la révolution comme on sait, j’ignore par contre où cette dynamique peut aboutir... à défaut de société (car en remodelage si violent), et dont le lien inhérent ne repose plus sur... les mêmes mesures, ni lois justement. Nos mutations ici sont déjà irréversibles ; le point de non retour est dépassé à mon avis, ce qui ne donne aucun gage “d’automaticité” quant aux capacités de réaction des acteurs sociaux, autrement dit, nous tous, alors comparses de la... nouvelle Grande guerre algorithmique.

Trikala - 01/2013

Mais au moins, une partie de la population du pays-cobaye, sent que la contrattaque n’aura rien à voir avec les “actions calculées” du temps de paix, sauf que personne n’est capable de prédire la prochaine nouveauté (d’ailleurs même pas certaine) avec exactitude. En attendant, on bricole avec les moyens du bord à “l’ancienne”: Jeudi prochain et pour 48 heures, les marins seront en grève, ce même jour les agents de la Régie d’électricité ainsi que le personnel hospitalier cesseront le travail, de la même manière (Real-FM, 28/01). Certains syndicats agricoles (proches au Parti communiste) appellent enfin leurs adhérents “à se montrer” sur les routes nationales, positionnant leurs engins agricoles “aux points névralgiques”, tandis que les responsables des autres syndicats paysans ont été reçus ce lundi par les chefs politiques des partis (Pasok, Gauche démocratique et Syriza). Dans l’après-midi déjà, les engins agricoles ont été stoppés “à temps” par les MAT (CRS), ceci explique peut-être cela.

C’est dans ce contexte de “consensus” qu’un... collectif d’organisations issues (d’après elles-mêmes) de l’univers anarchiste, a revendiqué la semaine dernière, l’attentat à l’explosif au centre commercial “Athens Mall”. Dans un texte de neuf pages, publié en entier par l’hebdomadaire satyrique To Pontiki, repris par la suite par une bonne partie de la presse (comme le quotidien économique Imerisia ), les auteurs présumés de l’attentat, se disent “anticapitalistes (...) car les centres commerciaux sont les symboles des sociétés capitalistes, les temples de la consommation, et les hauts-lieux de l’exploitation et de la soumission (...) Nous sommes anarchistes, nous sommes contre le pouvoir de l’Etat, nous sommes les ennemis de la démocratie (sic)”. Sur ce, le journal Avgi (Syriza), fustige ce dimanche (27/01, dans un éditorial signé de Nikolas Sevastakis), “ce nihilisme nu de la logique armée, et qui rend par la même occasion si apparent, le fossé culturel qui sépare le radicalisme positif de toute logique nihiliste (...)”. Sans pouvoir certes, mesurer l’écho dans l’opinion des positions médiatisées des auteurs présumés de l’attentat au “Mall of Athens”, on peut au moins comprendre sans trop de peine que la société grecque est entrée dans "l’âge des extrêmes", et ceci je dirais, de manière... authentique.

Grèce centrale - 01/2013

Notre formidable temps historique est dense, rapide et potentiellement mortifère. Ce qui ne constitue pas forcement un handicap “épistémologique”. Thanos, le voisin insiste aussi sur ce point: “nos anciennes habitudes sont partiellement mortes, de même que certaines de nos anciennes fréquentations. Les amis qui ne sont pas sur la même longueur d’onde que nous, ceux qui poursuivent dans l’existence dans une apparente normalité, qui regardent encore la télé, qui discutent de la pluie et du beau temps, et qui ne font pas d’efforts pour comprendre ce qui leur arrive, pour enfin "se comprendre eux-mêmes", eh bien, tous ces ex-amis sont rejetés. Nous n'avons pas de temps à perdre avec eux, nous organisons notre survie intellectuelle et souvent physique. Je fais cette expérience depuis un an et j’ai ainsi rejeté depuis pas mal de ces anciens copains...”.

J’ai retrouvé Thanos hier soir, c’était à l'occasion de la galette de St Basile (galette des Rois), organisée par le comité de notre quartier dans une taverne. Selon la formule métamémorandaire, le menu plus que complet et en musique, a coûté 15 euros par personne. Ce n’est pourtant pas certain que ce comité de quartier, soit véritablement en avance sur son temps, le nôtre. L’ancien et le nouveau maire (ainsi que l'ancien et le nouveau monde) étaient présents, et tous les orateurs ont souligné l’urgence de la situation dans les actions récentes et en cours. Récemment par exemple, une banque alimentaire a été constituée, ainsi, les membres du comité sont partis à la recherche des plus démunis parmi les habitants (qui “parfois se cachent”), pour leur apporter le stricte nécessaire dont le courage: “Plus personne ne doit se sentir abandonné dans notre commune” a dit l'ancien maire.

"C’était à l'occasion de la galette de St Basile..." - Athènes 27/01

"Le moment émouvant de la soirée..."


La nouvelle action en cours c'est la mise en place “d’une milice de citoyens, agrée, à la fois par la municipalité et par la police, qui surveillera le quartier de nuit, secteur par secteur”. Ensuite, un orateur, un ancien conseiller municipal, a pris la parole pour dénoncer la fin du droit de la grève car désormais “nous vivons dans un camp de concentration à l’échelle du pays”, propos qui n’ont pas provoqué vraiment d’émotion. Et avant la musique et la danse, un pope est venu... bénir la galette rappelant que selon St Basile “les riches peuvent devenir pauvres”. Voilà pour ce comité comme tant d’autres, qui suivent comme ils le peuvent, la vitesse et l’agenda historiques, dont ils ne sont pas les initiateurs bien entendu, un petit concentré de la... Grèce moyenne. Le moment émouvant de la soirée par contre, fut cette danse zeibekiko, accomplie avec brio par une femme très âgée ; tout le monde a applaudi, sans doute pour rendre hommage à cette preuve de courage et de résistance... aux temps historique.

"Les coffres de certaines voitures, alors transformées en boutiques d’antiquaires..." - Trikala 26/01

Il y a peu, j’avais quitté la Thessalie en autocar car effectivement notre chemin de fer était en grève durant le week-end dernier. Sur le marché de la ville de Trikala, devant la gare fermée, on y vendait presque tout, y compris en laissant ouverts les coffres de certaines voitures, alors transformées en boutiques d’antiquaires. Mais ce qui est plus rare, au centre-ville, une boutique unique en son genre, propose cette même vitrine, immuable depuis des décennies. Derrière, on y vend, et on répare paraît-il et on collecte surtout, un amas d’objets usuels du quotidien des années 1950-1980: radios, téléviseurs, machines à coudre, casseroles, transistors et robots. La totalité de notre instantané de l’avant la mondialisation, toute notre vie... c'est-à-dire nos achats “de maison” de l’avant-euro sont là, derrière cette vitrine qui intrigue toujours et encore, même les habitués de la ville.

Les communautés humaines thessaliennes, si nostalgiques derrière le brouillard de saison et d’époque, ne peuvent pourtant pas échapper au goût amer de la Grèce du moment: “Ici aussi c’est dur. Certains enfants arrivent à l’école mal nourris, nous les enseignants, nous avons collecté de l’argent pour acheter du lait par exemple. J’achète les petites fournitures, crayons, stylos... pour mes élèves mais je ne m’estime pas trop malheureux, j’ai encore un salaire, d’autres n’ont rien. Ce qui me gêne par contre, c’est la façon suivant laquelle les relations sociales et interpersonnelles peuvent vite tourner à la petite mesquinerie. Avant-hier, j’ai offert un café à un ami chômeur ; résultat des courses, il m’a presque insulté: "Toi, espèce de c..., tu peux encore offrir un café aux autres parce tu as de l’argent et tu t’en sers pour nous humilier... va te faire f... ", voilà où nous en sommes ici, déjà que nos rapports sociaux ont souvent été tendus, mais pas à ce point...”, témoigna mon ami S., instituteur à Trikala.

"Une boutique unique en son genre..." - Trikala 01/2013

Au même moment, je remarque qu’aux villages de la région, de nombreux habitants décident d’exhiber le drapeau national devant leurs portes, y compris dans sa variant plus ancienne, ce qui aux dires de certains serait en rapport avec l’apparition du vote en faveur de l’Aube dorée. “Ils sont forts ces gens - estime alors S. - chez les instituteurs, il y a des adeptes de l’Aube dorée maintenant. On les reconnait, leur langage est clair et bien tranchant, ils ont ce pathos des moines ou sinon des communistes d’il y a vingt ans, ils ne sont pas usés par la vie politique ou parlementaire, comment dire, ils apparaissent comme tels et ils y gagnent. Désormais, ils ne cachent plus énormément leurs idées comme c’était le cas avant les élections de mai et de juin”. Notre discussion est triste. Dans une pose, nous avons jeté un regard furtif au journal local. Gros titre: “Au district de Farkadona, les commerçants sont tout simplement ces chômeurs enfermés dans leurs boutiques”, ah, effectivement.

Au district de Farkadona, les commerçants sont tout simplement ces chômeurs

Je ne savais pas que les autocars de ligne sont désormais équipés d’un poste de télévision... allumé en permanence, ce qui parfois n’est pas si inutile. Sur la chaîne Skai (27/01), le thème du magazine d’actualité, portait sur le maquillage (présumé ?) des statistiques de la Grèce en 2009-2010, dans le but de faire “entrer” le pays à la constellation de la Troïka. A. Georgiou, le Président de l’Office statistique de la Grèce, avait à l’époque congédié l’ensemble du conseil d’administration de l’organisme. Deux de ses membres de l’époque, présents à l’émission, dont Georganda (duplex en direct depuis Londres), ont estimé “que les statistiques du pays quant au déficit ont été alourdies des données qui ne devaient pas y figurer comme les déficits comptables de certains organismes et comme les swaps, aucun pays de l’Eurozone n’a incorporé ce type de données dans le calcul, pourquoi alors nous ?” (propos cités de mémoire - (voir également la presse française, par exemple, les Échos sur ce point: “La Grèce aurait gonflé son déficit public sous l’œil de Bruxelles pour justifier l'austérité”, Romain Renier 23/01).

Autocars de la ligné...


Ces derniers jours, la Commission de Bruxelles, par un communiqué officiel (Skai.gr - 23/01), a exprimé "sa confiance accordée aux statistiques de la Grèce". Néanmoins, l’hebdomadaire satyrique To Pontiki semble vouloir aller plus loin (ou plus près) dans cette affaire, prétendant que “Georgiou, alors Président de l’Office statistique de la Grèce ELSTAT (ancien statisticien au FMI) (...) n’avait aucun contact avec le gouvernement, car il appliquait sans intermédiaires, les lignes directives (sic) qui lui arrivèrent, depuis le bureau du chef d’Eurostat, l’Allemand Walter Radermacher. C’est ce monsieur qui devrait être poursuivi devant la justice pour avoir été l’instigateur de ce crime (...) et qui a conduit la Grèce en otage, devant la porte du FMI” (To Pontiki, 24/01, p. 4). D’ailleurs, une plainte visant Andreas Georgiou, est déposée par le Procureur d’Athènes, Georgiou est poursuivi pour crime, précisément dans cette affaire du gonflement présumé artificiel des données en 2009. Et on vient d’apprendre que le Syndicat des Agents de l’Office Statistique de Grèce, dans un communiqué (25/01) publié sur le site de l’hebdomadaire To Pontiki, “exige le départ d’Andreas Georgiou (...) qui est un homme des créanciers (sic) tout en invitant Eurostat, à donner une réponse quant au mode de calcul de la dette en vigueur pour les autres pays de l’Eurozone, et plus précisément pour ce qui advient des données issues des organismes publics (...) Eurostat devrait réfléchir sur ses propres responsabilités dans la crise de l’Eurozone, tandis qu’il devient nécessaire d’accroître l’indépendance (d’Eurostat), vis-à-vis de la BCE”.

Thessalie - 26/01

Je ne connais pas les sources de l’hebdomadaire politique et satyrique (To Pontiki), et encore moins évidemment les éléments du dossier déposé en justice. Néanmoins, c’est déjà une affaire... si sensationnelle du point de vue journalistique. C’est dommage que les nombreux magazines et autres émissions de télévision consacrées à la crise grecque ne mènent pas (aussi) cette enquête. Mais ceci, peut-être aussi le thème d’un autre débat... futur entre anthropologues ou sociologues. On se souviendra à l'occasion de Jean Baudrillard, ce théoricien de la société contemporaine, connu surtout pour ses analyses des modes de médiation et de communication de la post modernité.

La vie "post moderne" ici, perd alors parfois tout son lustre, la couche entière de son vernis publicitaire, toute sa suite événementielle entière dans le cinéma (je dirais presque du réel). Sauf qu’elle prend cependant de la hauteur, oui, de cette hauteur certes vide, comme celle de nos panneaux publicitaires sur l’autoroute l’autre jour.




* Photo de couverture: Sur le marché - Ville de Trikala

6 commentaires

Marie-Claude Saliceti a dit…

honte à l' Europe !

Magne dominique a dit…

l'Europe n'est pas responsable de tout ....Certains Grecs y ont fortement contribues

Panagiotis Grigoriou a dit…

Bonjour, merci pour les commentaires, par contre la polémique qui tourne à "l'affrontement" interpersonnelle, n'est pas utile? Merci! Restons aux arguments...

Raphaël a dit…

Un peu de détente :
http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=4LvkYQuBOE0

Magne deux a dit…

pas inintéressant mais comparaison n'est pas raison...... l'Allemagne d'avant guerre avait certes une dette mais elle avait encore un outil industriel , la Grèce des années 2000 n'en a quasiment pas .....

Anonyme a dit…

Une version de comment l'Allemagne nazie s'est et a été financée par des intérêts ailleurs :

http://www.solidariteetprogres.org/documents-de-fond-7/histoire/article/comment-londres-et-wall-street-ont-mis-hitler-au.html

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