vendredi 11 janvier 2013

Équipage subalterne

La mer en Attique - 01/2013
Le temps s'est bien radouci depuis que le vent nous vient du sud et sur Athènes, la pluie était de retour ce matin (11/01) avant enfin le soleil. C’est le seul changement significatif du moment, d’autant plus (et à notre grande satisfaction) que notre immense classe ex-moyenne a aussitôt modéré l’usage de ses cheminées. Alors on respire déjà un peu mieux. Ou presque, car l’actualité choisie et imposée, s’attarde toujours sur la liste dite « Lagarde », ses CD en copie, ses clés USB en circulation, ou sur le député Pasokien d’hier qui a quitté le parti historique du meilleur « socialisme » offshore du siècle. « Nos » médias enfin, dramatisent cette « guerre » entre la droite qui gouverne et les « autonomes » des squattes autogérés de la capitale, violemment évacués par la police depuis peu, l’un après l’autre.

Athènes - 10/01
Chez Syriza, on soutient certes les "autonomes" mais avec précaution, et toutefois dans un imbroglio relatif. Sans doute, en attendant le… réveil des consciences qui apparemment tarde à venir. Comme ces vraies grandes nouvelles qui habitent parait-il la « contrée de l’ailleurs », et certainement plus tellement le « Parlement ». Nous avons dit au revoir à la démocratie la plus byzantine et ottomane parmi les démocraties occidentales, la « restructuration » politique et institutionnelle est en cours, elle avance même à grands pas. La distance parcourue depuis les élections de juin parait impressionnante, à la mesure de notre temps historique structurant : très dense. 

Nos anciennes habitudes, lorsqu’elles ne sont pas mortes, fusillées par la Troïka et par les élites omniphages de l’ex-pays, elles restent comme suspendus dans le vide, vie parlementaire comprise. Cette dernière en plus, elle fait dans le hors sol social et sociétal, une adéquation qui préoccupe à vrai dire les Syrizistes : « Même les nôtres, les meilleurs, les mieux aguerris des députés de la Gauche radicale, ceux qui n’ont jamais été des corrompus, se sont enfermés dans leur tour d’ivoire du politique et des appareils du parti, leurs idées sont… radicales, sauf qu’elle ne s’alimentent plus de la société mais plutôt, de son reflet à travers le miroir de Syriza. Nous perdons déjà notre influence de juin dernier, les gens sont fatigués, de nombreux électeurs n’iront plus voter je crois. Trois amis du quartier, se disent prêts à revoter KKE ou Antarsya [Parti communiste et Parti de l’extrême Gauche], nous n’irons nulle part. La société se pose la question de sa survie, ce n’est ni la liste Lagarde, ni l’évacuation violente de la Villa Amalia par les flics qui intéresse les gens », expliquait récemment un cadre Syriziste en petit comité informel. 

"Croissance" - Elefterotypia 11/01
Ce n’est pourtant pas l’avis de tous, au sein de la Gauche radicale : « Non, cela prendra du temps, beaucoup de temps, des années même, le déclassement social et économique ne se transforme pas automatiquement en pratique politique de gauche… en plus », lui répondit un de ses amis. Quant au reste du… "pays réel", il peut ne pas s’attarder un seul instant sur la longueur d’ondes du peuple de gauche, comme ces trois inconnus du métro athénien de ce matin (deux hommes et une femme, la petite quarantaine déjà entamée) : « Ces anarchistes de gauche nous les cassent (sic) avec leurs squattes. Ils foutent le bordel (sic) et ensuite ils se plaignent que c’est l’Aube dorée qui les agresse. La police a raison de nettoyer Athènes, puis c’est clair, entre ces idiots et les gars de l’Aube dorée, on préfère les deuxièmes eh… ». Aucun passager n’a voulu réagir, désormais on n’engage plus la discussion avec les inconnus… c’est clair, le pays… est en guerre. 

Il finira forcement par se transformer en quelque chose ce déclassement…. et nous, entre temps en anachorètes. Nos vies se brisent, « doucement » ou brusquement, comme pour cette femme, âgée de 52 ans et mère de quatre enfants "optant" pour le suicide dans l’ouest du Péloponnèse il y a deux jours. Selon le reportage, cette famille avait quitté Athènes récemment pour se réinstaller au village d’origine. Il y a à craindre qu’une telle « réinstallation » définitive ne nous attende tous ici. Espérons bien que non. 

"Place de la Constitution, les... confettis de Noël ont été ramassés" - 11/01

"Place de la Constitution... l'amiral" - 11/01



Place de la Constitution, les... confettis de Noël ont été ramassés à l’exception des restes de la patinoire installée par le maire et ses sponsors. Le malade (ou « malade » ?) habituel de la tumeur au cerveau est de retour, tout comme ce grand personnage, notre… amiral de la flotte qui coule. Les visiteurs et autres touristes hivernaux se font photographier devant le bâtiment ou la garde Evzone, le chien est à sa place scrutant le "Parlement", et tous les mendiants des lieux, à l’exception du jeune barbu des escaliers de droite, face à la sortie du métro. Qu’en est-il devenu ? Mystère. Des immigrés poussant leurs caddys remplis de « récup », font leur apparition toujours furtive, et les portiers des Grands hôtels de la place, agacés, les éloignent du périmètre du luxe. Finalement nos fragmentations sociales, si extrêmes qu’elles soient-elles, se touchent et se croisent de plus en plus, surtout à Athènes. 

"Des immigrés poussant leurs caddys remplis de « récup »"
A deux pas de la place, en face de la brasserie, la (presque) plus huppée de la ville, un jeune couple est en train de mendier. Sur la terrasse du café, trois clients ont laissé un sandwich (assez !) entier, des restes de leurs cigares et une note de 27 euros. Fragmentation sociale extrême et alors si rapide. « Trop près, trop vite, danger » ? C’est probable. Entre-temps, on apprend que le chômage en Grèce  dépasse désormais celui de l’Espagne selon Eurostat, 28%, et plus de 60% chez nos jeunes. C’est sans doute en cela que résiderait « ce retour à la croissance pour bientôt », (annoncé) depuis trois ans déjà, selon les Papandréou, Papadémos, Samaras, Papakonstantinou et Stournaras, nos politiciens… formateurs en formatage de supports USB. Alexis Tsipras ira même le dire lui-même bientôt à Wolfgang Schäuble (selon ses propres déclarations de ce matin 11/01 sur Real-FM) : « Le mémorandum est une impasse, il a échoué, nous ne pouvons plus poursuivre dans cette voie ». 

"Un jeune couple est en train de mendier..." - Athènes 11/01

"Sur la terrasse du café, trois clients ont laissé un sandwich..." - Athènes 11/01
D’où ce titre du journal Elefterotypia (de centre-gauche) qui réapparait dans les kiosques depuis hier (10/01) : « Alexis a fait tomber le mur [de Berlin] », s’agissant de la rencontre annoncée entre les deux hommes politiques lors du prochain voyage du chef de Syriza en… métropole, le week-end prochain. Nous voilà alors rassurés ! Et pour faire bien, le Centre National du Livre a été définitivement fermé. Certes, ses derniers dirigeants ont incarné jusqu'au bout le scandale (avéré) politico-financier pasokien, fournissant au moins le prétexte attendu par la Troïka. L’Union des Éditeurs du pays, proteste également  contre l'intention du ministère de l’Économie, obligeant tous les écrivains à se déclarer comme indépendants, exerçant ou pas, un autre métier. 

En cet hiver athénien, nos vendeurs ambulants (non déclarés peu-être) sont à leur place, ils affichent même souvent le sourire et leur pauvreté sur une petite pancarte, inspirée du vieux cinéma grec des années 1950. On peut au moins dans toute cette ambiance, s’inquiéter de la disparition de Bingo, et de la « faillite de la gauche » (Elefterotypia – 10/01). Les vraies nouvelles courent pourtant les rues. Depuis un an par exemple, nos centres d’accueil pour toxicomanes reçoivent une population qui non seulement se compte désormais par milliers, mais qui en plus, devient plus âgée et plus « bourgeoise ». 

« Alexis a fait tomber le mur [de Berlin] » - Elefterotypia 11/01
« (...) faillite de la gauche » - Elefterotypia – 10/01
Dans les « beaux quartiers » l’alcool fait des ravages selon les connaisseurs des lieux, on vend parait-il désormais les bijoux et les tableaux de la famille pour s’acheter whisky et nourriture. Souvent, les transactions sont assurées par des intermédiaires, c’est toujours honteux que de perdre sa (petite) fortune, même lorsqu’elle a été gagnée aux casinos du népotisme, évidemment sans aucune vergogne, à l’époque de la « Grèce forte » de Simitis et des siens. Des siens justement. Charis Theocharis vient d’être nommé à la tête du nouveau Secrétariat des Recettes de l’Etat, un poste névralgique dont la création fut exigée par la Troïka et qu’il échappe du contrôle du « Parlement ». Ah oui, Charis Theocharis, (qui garde également le contrôle du Secrétariat Général aux Systèmes Informatiques) fut un vice-président  de Lehman Brothers… ceci explique peut-être cela, et « accessoirement » aussi, l’essor de la « sissa », la nouvelle drogue à base de liquide de batterie qui provoque tant de ravages dans nos quartiers déjà populaires, c'est-à-dire dévitalisés du monde, comme les bancocrates. 

Nos journalistes ne s’attardent pas sur Charis Theocharis, ni sur la Sissa d’ailleurs. En plus, cinq (petits) engins ont explosé (des bonbonnes de gaz), devant les domiciles de certains journalistes, donc… c’est grave, certainement plus qu’autre chose. Nos télévisions se déchainaient, la dramatisation arrive alors par vagues, la liste « Lagarde », les squattes, les bonbonnes. Pauvres gens, pauvres nous tous, alors équipage subalterne sur la galère du dernier monde. 


Livret de marin
A ce propos, notre mer contemplant la neige, est si belle en ce moment, sauf qu’aux dires des nageurs hivernaux, sa température a baissé brusquement entre décembre et janvier. La mer a toujours été de notre horizon, mais plus maintenant. « Nos » armateurs se sont associés au maire d’Athènes (Kaminis, un insignifiant Pasokien) pour aider 500 familles nécessiteuses  de notre ville. Chaque famille recevra 35 kg de nourriture et de produits de première nécessité par mois. « Nos » armateurs se promettent aussi d’embaucher plus de cinq mille « marins de base car le chômage fait des ravages ». Et notre presse a pratiquement ignoré l’autre véritable grande nouvelle du moment : les conventions collectives dans la marine marchande ont été également abolies avec le mémorandum III. Au lieu de 2.500 euros par mois auxquels s’ajoutaient les rémunération des heures supplémentaires, nos marins désormais seront payés 890 euros (par mois), heures supplémentaires comprises, à peine plus que leurs confrères Philippins. La Grèce, pays du grand large, et des équipages subalternes. 

Bingo perdu - Athènes 11/01

9 commentaires:

Anonyme a dit…

"Crise actuelle, crise des années 30 : quels parallèles?"

http://vimeo.com/54882927

Bonne année à vous, si je peux dire M.Panagiotis Grigoriou.
Un immense merci pour vos écrits ,vigie éclairée du Titanic Gréce ,pays supplicié,laboratoire des expériences ultimes du capitalisme dans sa forme la plus brutale et sans limite.

Pierre a dit…

Bonjour Panagiotis,
Même en Grèce, donc, on ne parle pas manifestement pas de l'erreur de paramétrage des ordinateurs du FMI calculant les mesures d'austérité à prendre dans les pays aidés… Ce monde me fascine…
http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=14955#.UOq-taanpg0.twitter

Pierre a dit…

Et oui, bien sûr : Xronia pola kai kala. Ossa epithimeis. ;-)

Panagiotis Grigoriou a dit…

Bonjour, je vous remercie pour vos commentaires ainsi que les vœux pour une année si possible... éclairée ! Je voudrais juste signaler que cette... erreur de paramétrage des ordinateurs du FMI, a été (pratiquement) ignorée des médias grecs... nous vivons effectivement dans l'erreur !

Merci

Anonyme a dit…

Nous suivons avec beaucoup d’intérêt vos écrits remarquables

Jeudi 3 janvier l'invité d'interactiv sur France Inter Thomas Piketty expliquait clairement comment les aberrations de l'eurozone mettaient votre pays à genoux et permettait son pillage en décrivant un des nombreux mécanismes à l'oeuvre.
http://radiofrance-podcast.net/podcast09/rss_10238.xml
entre la cinquième et la septième minutes
Ce genre d'intervention est bien évidement rares sur nos médias ou l'autocensure atteint une efficacité remarquable.
Serge


Anonyme a dit…

xronia polla . merci ce blog est tres important pour tous les amoureux de la grece !!!!!!

Anonyme a dit…

je lis régulièrement vos messages . c'est très important qu'en france , nous sachions ce que se passe ailleurs . Comment les instances européennes opèrent la déconstruction du pays , de votre peuple. Notre tour est à venir, aucun doute là dessus.

Anonyme a dit…

Plus de 1.300.000 sans emploi
le gouvernement met en place un programme pour inciter les jeunes à se lancer dans l'agriculture :prévision du gouvernement 40.000 personnes,combien on fait la demande .
moins de 4.000
et cet ancien ministre Petros Doukas qui à déclaré que les personnes sans emploi devaient travailler gratuitement pour ne pas perdre le sens de l'emploi :)

Raphaël a dit…

Tiens, l'exaspération franchit un cap ?

<< Des coups de feu ont été tirés à Athènes, lundi 14 janvier tôt dans la matinée, contre le siège de Nouvelle Démocratie.

Vendredi, au petit matin, les domiciles de cinq journalistes grecs avaient été incendiés. Samedi matin, deux bureaux appartenant à Nouvelle Démocratie avaient également été incendiés et un local du parti socialiste Pasok, partenaire de la coalition au pouvoir, avait eu ses fenêtres brisées. Dimanche, le domicile du frère du porte-parole du gouvernement avait également été la cible d’un incendie volontaire. >>
http://lejournaldusiecle.com/2013/01/14/grece-fusillade-contre-des-bureaux-du-premier-ministre/

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