vendredi 25 janvier 2013

Croire en Théo



Les grévistes du métro athénien ont reçu jeudi soir leurs “feuilles de mobilisation”, comme on dit ici, mobilisation alors décidée par Kostis Hadjidakis, leur ministre de... tutelle, qui les a ainsi réquisitionnés après huit jours de grève. La police avait préparé ses interventions... dans la tutelle, et entre-temps, l’ensemble du personnel du réseau des transports de la capitale avait débrayé. Pour ce vendredi, tout serait à l’arrêt: “Qu’ils viennent nous déloger, ils devront d’abord passer sur nos cadavres” ont déclaraient les agents, “barricadés” à l’intérieur du principal dépôt de la Régie, à Sepolia. Et la grève, pouvait devenir nationale dès ce samedi (26/01), d’après la Confédération nationale des syndicats des chemins de fer, qui a ténu à le préciser dans un communiqué diffusé jeudi (24/01).

Gare de Trikala - Thessalie occidentale, le 25 janvier

La Centrale syndicale, accuse le gouvernement de ne pas avoir opté pour le dialogue, et d’avoir choisi au contraire, la voie de l'autoritarisme. “Cette politique, si étrangère à la justice sociale, conduit les travailleurs dans les transports publics et leurs familles, à la paupérisation, à la misère économique et sociale (...) Le gouvernement doit revenir sur la mesure autoritaire de la réquisition, pour enfin résoudre les problèmes par le dialogue” (quotidien Kathimerini du 24 janvier).

C’est également par communiqué, que les travailleurs du métro ont dénoncé ce gouvernement, “pour son comportement dictatorial”, (et) responsable “d’avoir réduit la démocratie. Ce gouvernement dangereux est voué à régner d'une manière antidémocratique, ses outils sont alors la peur, le chantage, les menaces et l'humiliation imposés aux employés pour ainsi satisfaire les termes du mémorandum, ainsi que ses engagements vis-à-vis des créanciers”.

Finalement, et dans la nuit, vers 4h du matin, le 25 janvier, la police, c'est-à-dire les unités MAT (CRS) ont forcé les portes du dépôt de Sepolia. Certains grévistes ont été arrêtés, tandis que les éditorialistes de la blogosphère estimaient dès ce matin, “que les rames circuleront dès ce soir (25/01), car après la réquisition, les employés qui ne présenteront pas à leurs postes, seront licenciés”, certes. Vers 15h ce vendredi, les premières rames du métro ont fait leur réapparition dans les stations, tandis qu’une partie des employés manifestaient (portail du quotidien Elefterotypia 25/01). L’inévitable “destin” remue bien le couteau... dans la plaie béante des représentations et des mentalités du moment et de l’avenir, et nous sommes des... fayots dans la marmite à pression du futur alors proche, car déjà en ébullition.

"Les unités MAT (CRS) ont forcé les portes du dépôt de Sepolia" - Source: epikaira.gr

Ce matin, je me suis rendu à la gare de la petite ville Thessalienne pour enfin comprendre. “C’est certain Messieurs-Dames, à partir de demain (samedi), l’ensemble du réseau sera en grève. Vous pouvez revenir dans l’après-midi lorsque notre système informatique acceptera la transaction, pour ainsi vous faire rembourser vos billets ”. Certains voyageurs se sont précipités sur les (rares) rames du jour, qui circulaient à destination d’Athènes ou de Thessalonique, la petite gare était bien remplie ce matin. Rames rares, déjà parce que les réductions mémorandaires ont fait disparaître plus de la moitié des trains entre la Thessalie et la capitale par exemple. Et toujours pas d’information vérifiée sur le devenir de la grève des cheminots cet après-midi (25/01). Reste alors pour les voyageurs, l’alternative de la compagnie privée assurant ces mêmes liaisons en autocar, sauf que cela revient à 28 euros en aller simple, au lieu de 27 euros A/R en train. Et en voiture, le trajet relève de l’impraticable ou du “suicide financier”, le prix de l’essence étant... à 1,65 euros le litre. Au moins, dans ce pays nous avons opté pour une certaine... décroissance forcée, les ventes des carburants, fioul domestique compris, se sont effondrées, tout comme les recettes fiscales, ce qui ne surprend plus grand monde. La décroissance est bien visible à l’œil nu !

Par endroits par exemple, la ligne du chemin de fer entre Athènes et la Grèce centrale, croise l’autoroute, et cette dernière était assez vide l'autre jour, d’après ce que j’ai pu observer. De même que les nationales de notre ex État-nation. Ce n’est pas pour rien que les autoroutes deviennent des axes européens, tandis que les “États” déclassent systématiquement leurs routes nationales, les “transférant” aux départements ou aux régions, de sorte que chaque département ou région devient libre de renommer à sa guise ses nouvelles routes. Changement d’échelle, théoriquement administrative. En tout cas, nos départementales ou “nationales” en Thessalie occidentale sont désespérément vides. L’ère de l’automobile se termine dans l’aporie généralisée et sous la pluie de saison, comme dans un film de Théo Angelopoulos.

Thessalie, le 25 janvier

Sa disparition brusque et si douloureuse d’il y a exactement un an, est déjà commémorée. Une fois n’est pas coutume, les chaînes (publiques) ont diffusé des documentaires consacrés à son œuvre. “Il fut un temps, dans les années 1960 et ceci même durant la dictature, où nous résistions par notre art. Nous avions peu de moyens à l’époque, mais il y avait au moins cette foi: nous croyons pouvoir modifier le cours de l’histoire par nos propres actes, à travers le cinéma ou par la politique, plus maintenant paraît-il”, assurait le réalisateur, interrogé sur son premier long-métrage, “La Reconstitution”, tourné en 1970 sous la dictature des Colonels d’après une histoire tirée de faits réels. Les faits se déroulent dans un village retiré de l'Épire (Grèce du Nord-Ouest), où une femme et son amant, assassinent son mari, ce dernier était tout juste de retour d'Allemagne. Comme tant d'autres à l’époque, il avait émigré pour y travailler. Les personnages principaux du film: le juge, les gendarmes, les journalistes, tentent de reconstituer et d’analyser les faits.

C’était presque pour la première fois dans le cinéma grec de l’époque, que le regard d’un réalisateur sur la Grèce s’éloignait si radicalement du pays de la lumière et des îles, celui des représentations disons touristiques. Je me suis donc volontairement écarté de cette Grèce d’Elytis, pour me rapprocher plutôt de celle de notre autre poète, Séféris. Ces villages construits de pierre, cette pluie alors incessante, rappelaient ce peuple des vaincus des années 1940”, expliquât le réalisateur, interviewé pour un documentaire et cité de mémoire. Croire alors à la... Reconstitution et en Théo Angelopoulos, tant il nous manque.

Thessalie, le 25 janvier


Au moins, cette Grèce Centrale pluvieuse se rapproche suffisamment de ses plans-séquences, c’est certain. Ici, il y a la crise, en plus de sa... reconstitution permanente. Au café, à Trikala-ville, des habitués commentèrent l’actualité de vive voix et à leur manière: “La loi, il faut appliquer la loi, de toute manière nous l’avons compris, il n’y a plus de droits et d'acquis dans ce pays, ces privilégiés du métro peuvent alors se calmer. Les gens à Athènes ne savent plus comment faire pour se déplacer, ils doivent utiliser leurs voitures ou prendre un taxi, qui peut encore se payer un taxi ? Déjà, qu’à Athènes tout est devenu si dur. Même les immigrés clandestins n’y sont plus à l’aise, à chaque opération de la police ou de l’Aube dorée, ils quittent l’agglomération pour se rendre dans les campagnes. Chaque jour, il y a cinq ou six qui nous arrivent par le train. Ce n’est plus possible... Ah évidemment, l’équipe de Panathénaïkos cette année n’ira pas très loin...

Leur discussion portait simultanément sur la politique et sur le football, je dirais même davantage sur les mauvais exploits des joueurs qu'à ceux des gouvernants. Peu avant l’heure du déjeuné, ces habitués quittèrent le bistrot, les uns après les autres. Certains, n’ont même pas terminé leur mézé, ni leur verre d’ouzo. En face, sur le trottoir, une famille gitane interpelait les passants: “S’il vous plaît, nous n’avons pas de quoi acheter du lait pour nos enfants... aidez-nous”, les pleurs de la fillette, la pluie, la Grèce centrale un jour de grève... lointaine, et plus le chien habituel devant l’ex-Préfecture... sous abri d’hiver.

"Certains, n’ont même pas terminé leur mézé..." - Trikala, le 25 janvier

S’il vous plaît, nous n’avons pas de quoi acheter du lait pour nos enfants... ” - Trikala, le 25 janvier

Sauf qu’ici aussi le temps historique devient dense. “Tout va trop vite, je ne peux pas suivre les événements, à cette vitesse, mes capacités de raisonnement s’amenuisent ; mon mari et moi, nous subissons le temps”, assure ma cousine Anthi au village. La nouveauté chez eux, cela tient déjà du nouveau chauffage au bois et des haricots rouges du potager. “D’ailleurs, la soupe aux haricots c’est notre plat national - précise Anthi - au village également, la vie n’est plus la même. Il y a un peu plus d’entraide qu’avant, mais c’est dans la survie, de la bonne survie certes, car nous n’aurons pas faim comme vous peut-être bientôt à Athènes. Certains bâtiments du village par contre n’ont plus d’électricité, les gens ne peuvent plus payer les factures. Beaucoup de villageois ont des dettes: impôts, emprunts, cotisations... Nous avons planté des arbres pour commercialiser les fruits, mais pour cela, il va falloir attendre encore trois ans. Nous pensons prendre deux ou trois moutons ou chèvres, comme nos grands parents faisaient avant.

Certains habitants de notre région pensent offrir leurs terrains agricoles à l’Église, car bientôt, ils seront imposés sur ces terrains et ils savent qu’ils n’auront pas les moyens d’y faire face. Nous disons désormais à nos enfants qu’il faut rester sur place, s’accrocher à nos terres... au moins, nous survivrons. Les études, l’école même, sont inutiles. Pour la survie ça ira, mais pour vivre un peu comme avant, c'est-à-dire toucher un salaire décent (ou un salaire tout court), alors il faut partir. De nombreux jeunes partent à l’étranger. Notre cousin Sotiris, le prof de sport, a quitté le village pour s'installer en Suisse. C’est un de ses amis originaire de la région, et qui vit en Suisse depuis des décennies qui l’a “invité” comme on dit. Sotiris travaille dans l’entreprise de son ami, il est donc devenu ouvrier spécialisé, et son épouse, comptable au chômage, a trouvé du travail dans un bistrot, également en Suisse. Leur enfant, âgé de cinq ans, sera scolarisé dans leur nouveau pays, Sotiris m’a dit qu’il ne compte plus revenir en Grèce, sauf en vacance, c’est définitif. Mais nous, nous ne voulons pas partir...

D’ailleurs, la soupe aux haricots c’est notre plat national...", Thessalie, 25/01

"Le nouveau chauffage au bois..." - Thessalie 25/01

En Thessalie, la pluie n’a pas cessé depuis hier, "paysage dans le brouillard" comme dirait Théo Angelopoulos. Sur le plan-séquence de la journée d’hier, nous avons remarqué furtivement Alexis Tsipras, alors reçu au siège du FMI. “Il est évidemment connu qu’entre nous et le Fonds Monétaire International, il y a certaines différences très significatives et des divergences de point de vue. Dès le premier instant, nous avons exprimé notre désaccord devant la mise en place des programmes dits de dévaluation interne et d'austérité. Malheureusement, notre intuition a été confirmée et de façon même dramatique. Surtout, et suite aux déclarations d’Olivier Blanchard, concernant l’erreur mathématique (voir aussi les articles dans la presse française, Libération du 08/01 par exemple). Nous constatons qu’une seule petite erreur technocratique, s’est soldée par tant de douleur et de misère pour de millions de gens.

Le chien de la "Préfecture" - Trikala 25/01

Cependant, il est intéressant de noter que la discussion d'aujourd'hui avec ses dirigeants, prouve que même le FMI comprend l'évidence. À savoir que le programme grec n’est pas viable sans allégement courageux et significatif de la dette. Et en second lieu, il apparait qu'il n'a jamais été le choix du FMI, (que) de diminuer les salaires dans le secteur privé, et en particulier supprimer les 13ème et 14ème mois. Cela d’ailleurs confirme nos peurs ainsi que nos estimations à ce sujet: les gouvernements grecs, d'une part, ont d’abord dissimulé dans les tiroirs, les listes des riches fraudeurs du pays pour que ces derniers n’aient pas à payer d'impôts et ensuite, ils ont réduit les salaires dans le secteur privé. Nous nous rendons compte alors que le système politique grec, les gouvernements grecs, ont une très grande responsabilité dans ces choix dramatiques qui sont en effet le choix (d’une politique) de classe.” (Elefterotypia , 24/01).

La Grèce, cinéma universel du moment, tel un “Paysage dans le brouillard” de Théo Angelopoulos... et d’Alexis Tsipras (?)

Théo Angelopoulos - Source: film.interia.pl




* Photo de couverture: Face aux grévistes du métro - Source: epikaira.gr

4 commentaires

Chris a dit…

" Comme il n’y a pas d’état européen, que les institutions européennes ne sont pas un gouvernement des intérêts proprement européens, il n’y a en zone euro qu’un marché unique sans État et sans lois économiques ! Le prix de l’euro dans les autres monnaies n’est ni un sujet politique ni un sujet économique. En euro, le change n’existe pas et les conséquences économiques, politiques et sociales de la parité sur les marchés financiers est une non-question.

Comment peut-on vivre dans un tel délire idéologique à propos duquel, faute de mieux, les Britanniques se roulent par terre de rire ? Parce que les élites politiques et économiques allemandes et françaises vivent encore au XIXème siècle dans l’affrontement du Reich et de la République unitaire. Et parce que l’aristocratie du mérite s’est muée en ploutocratie.

L’euro est une fiction intellectuelle pour éluder le débat démocratique sur la réalisation économique des droits du travail dans la zone de monnaie unique."

Article complet : " L’Europe veut-elle se saborder ? " par Pierre Sarton du Jonchay

http://www.pauljorion.com/blog/?p=49335

Bibi a dit…

Et pendant ce temps, à propos du chauffage en Grèce, il est dit que http://www.lemonde.fr/europe/video/2013/01/10/encourage-par-la-crise-le-chauffage-au-bois-pollue-le-ciel-grec_1814822_3214.html
Il est difficile d'avoir des informations sur la Grèce en France, du moins dans les JT. Pour ce qui est de la grève du métro, Euronews l'a abordée, bien qu'insuffisamment, je trouve, mais au moins, elle a donné l'info, comme elle donne les autres, ni plus ni moins.
Il est un peu tard dans ce mois pour cela, mais je vous souhaite une bonne année. Si vous deviez participer à des conférences et (ou) débats en France, j'espère en être informée. Je garde le souvenir de ce que vous aviez exprimé au sujet de la "crise" lors de celle sur la crise économique en Grèce, et avait été quelque peu heurtée, lors de votre participation à "28 minutes" au sujet du film "Khaos", par la manière dont votre parole m'avait semblé avoir été confisquée lorsque vous étiez sur le point d'expliquer où en était la Grèce par rapport à cette crise. Dommage! Et dommage pour les téléspectateurs et pour ceux qui étaient sur le plateau... Peut-être serait-il bien que vous puissiez, après avoir revisionné cette émission, publier un article exprimant ce que vous n'avez (peut-être) pas pu exprimer alors?
De Théo Angelopoulos, je n'ai vu que "L'éternité et Un Jour" et en garde un bien beau souvenir. Mais n'ai pas vu "L'autre mer"...

Corruptio3 a dit…

Salut.

Quand les politiques meta-nationales de pression sur les peuples rejoignent les intérêts des cliques très nationales des profiteurs.

A qui profitent les "crises" ?

A qui profitent les "dettes" (L'endettement, qui fait tourner le systême... mais on est coupable de s'être endetté)?

Un système délirant, produisant des humains délirés...

Pendant ce temps, à Davos, les politiciens nationaux viennent se coucher devant patrons et technocrates méta-nationaux.

Méta-corruption.

Et hop.

Panagiotis Grigoriou a dit…



Commentaire de Step (reçu par mail) m

"et l'humiliation imposés aux employés pour ainsi NE PAS satisfaire les termes du mémorandum, ainsi que ses engagements vis-à-vis des créanciers "... serait plus exacte, et c'est bien cela le plus pathétique de l'histoire. C'est que cette humiliation est sans autre objet que de sanctionner la mise en évidence de la stupidité de leurs théories économiques... Moralité: la souffrance liée au statut de contre-exemple est proportionnel au degré d'intégrisme de celui qui était sensé vous sauver!

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