| "J'ai acheté six poissons..." - Athènes 02/10 |
Eric
Hobsbawm n'est plus de ce monde depuis avant-hier (01/10). Il s'est
éteint, emportant avec lui son inoubliable « court 20ème
siècle » qui est aussi le nôtre. À la lecture de la presse
athénienne mardi matin, j'ai remarqué que même les journaux
mainstream,
ont consacré un mot juste à la disparition de ce grand historien
britannique. Le court XXe siècle n'est plus certes, mais pour ce qui
est de l'âge des extrêmes, décidément, nous y sommes toujours.
Par pure coïncidence, ce mardi fut également la journée où les
Troïkans se sont fait huer par des manifestants devant le ministère
de l'Économie.
| "L'âge des extrêmes" - Athènes - autocollant sur un mur - 01/10 |
Les
médias nous informent par la même occasion du clash
« soudain » survenu ce matin, entre Samaras et la
Troïka, la bonne blague. Nikitas Kaklamanis, député et ancien
ministre appartenant à Nouvelle Démocratie, déclara (mardi) vers
15h à la radio « que
Antonis Samaras ne devrait plus recevoir les membres de la Troïka,
car ces derniers ne sont que des exécutants, ses interlocuteurs à
lui, disons de son rang, sont plutôt les chefs de gouvernement.
C'est une erreur qui a été commise dès le départ par le
gouvernement (...) et
d'ailleurs, je ne suis pas certain de mon soutien lors du prochain
vote au Parlement. Je vais dire que ce nouveau train de mesures et de
rigueur va trop loin, sur le prolongement du temps de travail par
exemple. Il serait grand temps que le gouvernement recherche une
solution politique au problème. Pour ce faire, il va falloir
interpeller d'une façon ou d'une autre, les chefs politiques des
autres pays »
(Real-FM, cité de mémoire).
| Fermetures - En Attique 02/10 |
Dramatisant davantage, le journaliste a résumé en une seule phrase
les dernières exigences des Troïkans : « porter
la durée du travail hebdomadaire de cinq à six jours dans le
secteur privé sans augmentation des salaires, suppression des
indemnités liées aux licenciements, suppression de toutes les
allocations sociales restantes et licenciement immédiat de 15.000
agents de la fonction publique ».
Rien que tout cela et voilà que les alchimies habituelles des
ministres n'impressionnent plus tellement les technocrates
(administrateurs coloniaux), venus tout droit de l'Empire du non-sens
planétaire des usuriers internationaux. Sauf que ce non-sens tue. On
compte ainsi 1.400 nouveaux chômeurs chaque jour, et on nous annonce
que le taux de chômage officiel, « prévu » et toujours
statistiquement « corrigé » pour 2013 dépassera 33%.
Eric Hobsbawm aurait peut-être établi un parallèle rappelant la
Guerre de 14-18. On sait à ce propos que du déclenchement et
jusqu'au dernier jour de la Grande guerre, les pertes de l'armée
française par exemple, s'élevèrent (en moyenne) à plus de mille
morts par jour. Et en ce moment, si en plus on considère en Grèce,
cette récession cumulée (24% !) depuis le début de la crise, on
réalise alors (non sans peine), que quoi qu'on dise, notre nouveau
régime c'est d'abord la guerre. Ce matin (03/10), des enfants issus
de familles nombreuses ont été symboliquement « déposés »
par leurs parents au bureau du Préfet de région à Drama, au nord
de la Grèce. « Débrouillez-vous,
car suite à la suppression des allocations et suite au nouveau
calcul de l'impôt faisant du nombre d'enfants un signe de richesse
potentielle et de ce fait imposable indépendamment des revenus
réels, nous vous confions nos enfants... »
(reportage Real-FM). Et bientôt... les pupilles de la
nation ?
| "Un autre homme plongeait presque dans les poubelles" - 02/10 |
Une
guerre étrange, et parfois éclectique est en cours, car toutes les
catégories sociales ne sont pas touchées de la même manière (ce
qui contribue à la désunion dans la lutte et dans la résistance).
Il s'agit également d'une guerre camouflée en produit marketing,
dont l'emballage... c'est encore nous dans un sens. Après la
dématérialisation des échanges « grâce » à la
finance, voilà une guerre faite par (et contre) « l'emballage »,
plutôt que par du contenu. Autrement-dit, nous sommes vidés :
« C'est...
magnifique, nous avons été vaincus par le vide »,
s'est exclamé un vieil homme hier mardi, à la sortie de la station
du métro Sepolia, tandis que sur le trottoir d'en face, un autre
homme plongeait presque dans les poubelles à la recherche de nourriture dans
l'indifférence totale. Et de cette guerre, les premières victimes
ont été les employés du secteur privé, ainsi que les petits et
moyens entrepreneurs. En deux ans de mémorandum, plus de 850.000
travailleurs et employés du privé, se sont ajoutés aux chômeurs
de... l'avant guerre, presque un tiers des entreprises du pays ont
ainsi fait faillite.
| "Réunions de quartier contre l'austérité..." - Athènes 02/10 |
Précisons que ces 850.000... nouvelles âmes
chômeuses, représentent en taille statistique l'équivalent du
nombre des fonctionnaires du pays. Je crois que par analogie, et en
France par exemple, le secteur privé aurait pareillement supprimé
pratiquement 5 millions d'emplois et ceci en moins de deux ans. Car
finalement, c'est encore le travail qui est au centre du problème,
c'est à dire de la solution. Sans travail, les « démocraties »
occidentales n'ont plus de raison d'être, et c'est (aussi) pour
cette raison qu'elle n'existent plus de fait. Chez nous donc, pays
occupé et en même temps, laboratoire de l'austérité, les masques
tombent et avec elles, nos derniers attachements au régime
prétendument démocratique. C'est triste. Et ceci, plus uniquement
que chez les sinistres paraphrasés de l'histoire que sont les
Aubedoriens de la rue adjacente... et de l'avenue du nazisme.
À
gauche aussi, certains ne sont plus tellement prêts à soutenir
l'insoutenable à n'importe quel prix. Aliki, cadre SYRIZA (au sein
d'un courant minoritaire), irait même plus loin : « Alexis
Tsipras se trompe en pensant qu'un beau jour, nous gouvernerons pour
restaurer la démocratie bourgeoise enfin purifiée et fonctionnelle,
qui plus est, socialement acceptable, c'est à dire débarrassée du
chômage. Cette démocratie, déjà assassinée par les tenants du
pouvoir économique et en même temps politique, de même que par
l'Union Européenne devenu un instrument géopolitique et économique
aux mains de l'Allemagne, cette démocratie donc, n'est plus la
première des préoccupations du corps social. Les gens le savent par
expérience, c'est du vécu car le gens veulent tout simplement
travailler et manger.
| "Appartements à vendre ou à louer..." - Athènes 02/10 |
De ce fait, (ils) ne bougeront même pas leur
petit doigt contre une dictature interne, qui se déclarerait hostile
à la dictature actuelle des « créanciers » et des
mafias locales. Notre camarade Alexis donc, au lieu de fréquenter
les eurocrates à l'heure du thé, à Berlin ou à Bruxelles, ferait
mieux de déterminer combien et comment une certaine unité
populaire, forces armées comprise serait possible, pour peut-être
gouverner d'une main de fer. C'est la seule manière disons
d'opposition efficace, à la composante la plus rapace du capitalisme
local, ainsi qu'à celui des autres occupants venus de l'extérieur.
Pour briser le bunker mémorandum, il va falloir sortir de l'Union
Européenne. Le pays a des atouts, et après tout, on peut regarder
aussi et simultanément ailleurs, vers la Russie et les États-Unis
par exemple. Est-ce possible ? Ou sinon, que nous disions enfin
clairement à nos électeurs : « les gars, c'est
impossible, nous jetons l'éponge. Débrouillez-vous ». Mais
nous ne ferons rien, sauf lutter par (et contre) nos propres
erreurs... dans ce sable mouvant... »
| "Nous ne faisons que payer, sans cesse sans aucun espoir en contre-partie.." - 02/10 |
Notre
gauche réfléchit ou alors se perd dans ses pensées, c'est selon !
Entre-temps, les gens râlent, se disputent sur les trottoirs et dans
les rues, et n'ont qu'un seul mot à la bouche, comme cette femme,
une passante anonyme : « Nous
ne faisons que payer, sans cesse sans aucun espoir en contre partie.
Mes enfants partent en Angleterre. Ici, nous sommes déjà morts ma
chère... ».
Boutiques fermées, appartements à vendre ou à louer par dizaines
de milliers et réunions de quartier contre l'austérité, tel est
notre univers. « Solidarité
mes amis, aidez vos prochains si vous le pouvez, mais ne nous
leurrons pas : ce n'est pas par la solidarité que nous nous en
sortirons »,
tel fut le mot d'ordre du journaliste Trangas ce matin (03/10) à la
radio Real-FM.
L'ex-Grèce et sa nouvelle économie au bois de chauffage, hypothéquée une
fois de trop par ces usuriers acheteurs d'or, dont les comptoirs se
trouvent désormais sur chaque coin de rue.
| "L'ex-Grèce et sa nouvelle économie..." - 02/10 |
Mais la
nouveauté, c'est aussi que la peur gagne aussi l'autre camp. Il n'y a
qu'à observer le regard des Troïkans depuis ce début d'automne,
lors de leurs déplacements. Ils sont pourtant bien gardés ces
gens... Tout comme les chefs politiques, c'est à dire les Quisling
locaux qui de plus en plus souvent, circulent en voiture blindée.
Nul n'est capable de dire à partir de quel tournant de notre
histoire immédiate, la... nécessité du chaos organisé, cédera la
place au plaisir de la chasse à l'homme, tel que nous percevons
déjà dans les représentations et certains actes isolés ou
« entourés ». C'est aussi pour cette raison, que nous ne
trouvons plus dans un régime démocratique... Hier, au nord de la
Grèce, les habitants de Paranesti (une bourgade), le Conseil
municipal dans son ensemble, ainsi que les Aubedoriens du coin, se
sont révoltés, s'opposant à l'établissement dans de leur commune,
d'un centre de détention pour immigrés en situation irrégulière.
La police et les MAT (CRS) ont fait usage de leur chimie habituelle
et la jacquerie s'est terminée dans un véritable corps à corps.
Selon les
reportages, il y a eu cinq arrestations, tandis que le chef
adjoint de la police locale, fut transféré à l'hôpital,
sérieusement blessé à la tête. En réponse aux lacrymogènes de
la police, un habitant sortit même son fusil tirant en l'air en
signe d'avertissement vis à vis des forces de l'ordre, avant d'être
désarmé par un autre habitant. Les Troïkans ont sans doute raison
d'avoir peur et ceci, serait peut-être à mettre en lien,
également avec cette autre grande nouveauté : désormais, une
certaine tranche de « notre » grande bourgeoisie est
visée par la bancocratie (pas de la même manière que le peuple
certes). À son niveau, ce n'est pas la survie qui serait en jeu,
mais plutôt la capacité - c'est à dire l'accès - au pillage par
exemple des matières premières et des « marchés sûrs »
du pays, comme l'énergie ou les réseaux, même lorsqu'il s'agit de
rentabilité à moyen ou à long terme.
| "Locaux à louer" - 02/10 |
D'après
certains signes qui ne trompent plus, on commencerait à le murmurer
tout doucement ces dernières semaines dans les beaux quartiers
d'Athènes, et jusqu'aux oreilles même de Samaras : « ça
va mal tourner ».
Quelle époque ! La Grèce c'est aussi l'expérimentation de la
« refonte » d'une société sur d'autres « bases »,
après une catastrophe, une sorte alors de nouvelle Nouvelle-Orléans
après le passage de Katrina et de l'ouragan
des praticiens à la manière de Milton Friedman. Et pendant que les
« créanciers » semblent désormais se bagarrer autour de
notre dépouille, il semblerait que récemment, les contacts (à tout
niveau) avec les États-Unis se multiplient.
Il
y aurait donc les Etats-Unis, l'Allemagne et entre eux rien d'autre,
selon une doxa
assez partagée ces derniers temps à Athènes. Mais il y a aussi les
peuples, leurs apories et leurs luttes dans l'adversité et le
brouillard. Et d'abord celle pour la survie. Rue d'Alcyone, un homme
posait hier des petits cartons sur les pare-brises des voitures
garées : « J'achète
tout véhicule destiné à la casse ».
Il se parlait à lui-même... mais par un authentique délire
politique : « Les
Allemands nous mettent à la casse, mais que font-ils les Américains
? »
| « J'achète tout véhicule destiné à la casse » - 02/10 |
Je
n'ai pas eu le temps de suivre jusqu'à la fin, l'interview de
Nikitas Kaklamanis (député et ancien ministre Nouvelle Démocratie),
car le poissonnier du coin était sur le point de fermer. À part les
nouvelles du jour, c'est tout de même le moment où certains
poissons deviennent enfin abordables. Effectivement, j'ai acheté six
poissons pour quatre euros, c'est la crise disons et enfin son juste
prix. C'était aussi le moment où la patronne de la poissonnerie
exposait à son interlocuteur... la mesure de ses propres limites
dans... l'effort nécessaire au redressement de notre pays :
« Je sais que
ton neveu est au chômage, je vais donc l'embaucher à partir de
Samedi prochain. Il sera en période d'essai, je sais qu'il faut
aider les jeunes, c'est en plus un Grec. [Les
employés de cette poissonnerie centrale, sont Grecs, Albanais,
Pakistanais et Arabes]
Ah... oui monsieur, cette dorade [Pagrus]
est superbe, je
vous la laisse pour 300 euros, c'est 450 euros normalement. Avant la
crise on n'en voyait pas tellement la... couleur... je veux dire de
ces poissons, car les restaurateurs les achetaient directement auprès
des pêcheurs, bien avant nous. Un si joli morceau en plus... Mais
depuis un an, les restaurants en achètent beaucoup moins....
».
Les
autres clients de ce dernier moment ont regardé l'acheteur fortuné
comme quelqu'un venu d'un autre monde. « C'est
un gros poisson ce type... eh ? »
a murmuré un retraité. Notre société, ses poissons petits et
gros, l'âge des extrêmes jusque chez le poissonnier... et ce XXIe
siècle, déjà trop long.
| "Ah... oui monsieur, cette dorade" - 02/10 |
Message plus récent

4 commentaires:
Hier c'était le jour de la réunification allemande, Einheit, jour congé.
Réunification qui pourtant n'a pas permis la convergence des économies est et ouest allemandes.
Ca laisse donc sceptique de l'envisager au niveau européen avec des politiques du même acabit.
J'ai même trouvé le moyen de faire une gaffe, en disant à des collègues en allemand :
" Alors ! C'est le jour de la Grossdeutschland "
Dans mon esprit, c'était au sens de la fête nationale comme le 14 Juillet français.
Rires gênés de leur part...
D'ailleurs un de ces collègues, pour me taquiner avait utilisé le terme " grande nation " pour désigner la France. D'où pour moi, en répartie, le terme grande allemagne traduit en allemand.
Le problème c'est que Grossdeutchland désigne une division de l'armée lors de la 2de guerre, chose que j'ignorais avant de chercher sur le net les connotations possibles.
Une pétition :
Appel "Les 3 %, c'est pas maintenant"
Ce n'est pas en coulant l'économie française que ça aidera celles de la Grèce, de l'Espagne...
http://www.facebook.com/events/473274206040160/
Bonsoir
En passant, à propos de Eric Hobsbawm, une bonne heure avec le bonhomme chez Mermet :
Aujourd’hui la presse unanime rend hommage au grand historien anglais. Mais en 1999, la publication de la traduction française de son livre sur le vingtième siècle L’Age des extrêmes, révélait d’étranges pratiques sur la scène culturelle française.
I ) http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2548
II) http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2549
Bonne écoute
Cré-@ctivement votre
El Sinsé
Enregistrer un commentaire