mercredi 22 août 2012

Les antennes de la crise

Antenne illégale (?) - Athènes 21/08

La crise c'est de l'inachevé permanent à travers une architecture du nuisible durable. On s'y habitue et on lutte alors comme on peut, sauf qu'on ne peut plus vraiment grand chose visiblement. Il y a qu'à observer certaines constructions hôtelières inachevées et structurellement « par-esthétiques » sur l'île d'Egine où nous avons marqué une deuxième pose pendant le périple du retour depuis Hydra... ses chats et ses CRS, par un vent de force 7 et une mer bien agitée à l'exception du Nord d'Egine. Il semblerait que ces bâtiments « en squelette » sont des fantômes antérieurs à la crise, mais peu importe finalement, car on sait qu'elles sont, et surtout elles demeureront de... saison. Et voilà que cet été bien étrange, s'estompe déjà dans les représentations en préservant à l'évidence toute sa magie météorologique et nos démons avec.

"Constructions hôtelières inachevées sur l'île d'Egine" - 19/08

Mardi matin déjà, à la « une » de certains journaux c'est la catastrophe de l'île de Chios qui donnait dans l'actualité brûlante et pour cause. Depuis presque une semaine, un gigantesque incendie, attisé par de vents forts qui ont atteint dimanche et lundi une vitesse de 74 km par heure, le feu a détruit de nombreuses cultures de mastic dans une vingtaine de villages du sud de l'île, avant de se propager dans le nord, ravageant la partie de l'île la plus méridionale. Pratiquement 40% des arbres à mastic étant réduit en cendres, on peut effectivement parler de catastrophe. Mon ami Georges, habitant de Chios joint par téléphone mardi matin avait la voix rauque et le cœur serré : « Non, les médias n'exagèrent pas, c'est une vraie catastrophe, mon village a été simplement sauvé car l'incendie n'a pas traversé la départementale, il s'agit d'un incendie criminel il n'y a pas de doute... j'ai fait un tour sur versant sud de la montage dans la mesure du possible, j'en ai pleuré. Mes autres nouvelles c'est connu, mon petit boulot se pérennise... à défaut d'un grand, mon épouse est à moins 50% de clientèle, et l'île [est] dans son plus mauvais bouillon social des derniers temps. Heureusement que je pratique toujours la pêche en plongée avec mes amis, nous allons parfois même jusqu'à l'île d'Oinousses en face, avant la crise, nous allions aussi jusqu'à l'île de Psara mais nous n'avons plus les moyens de mettre de l'essence dans le réservoir du zodiac de Yannis, mais au moins on pêche. Viens à Chios, il y a de l'amitié et... du poisson mais pour le mastic c'est autre chose. »
"La catastrophe de l'île de Chios" - 21/08
En effet, cette espèce de pistachier lentisque, arbuste méditerranéen qui bénéficie depuis plus de dix ans du label « appellation d'origine contrôlée », et dont la résine aromatique est notamment utilisée en pâtisserie, en médecine et en cosmétologie fut la marque de l'île. À part île d'armateurs et de marins, l'économie de Chios, « est basée sur la culture de mastic, particulièrement touché à la suite de cet incendie », a affirmé à la presse (radio et télévision Skai) Efthimios Moniaros, président des cultivateurs de mastic de Chios. C'est aussi la résine, sur le point d'être récoltée, qui a été endommagée par l'épais nuage de cendres qui a couvert la région, a expliqué un responsable des pompiers. Plusieurs autres incendies ont également éclaté depuis une semaine en mer Égée, sur l'île de Zante en mer Ionienne et en Grèce continentale. Notre radio publique insista d'ailleurs à travers ses bulletins d'information, sur « les incendies qui ravagent également l'Italie et qui sont aussi d'origine criminelle. À Athènes, le ministre de l'intérieur a demandé aux Services secrets grecs la mise en place rapidement, d'une enquête sur l'origine des incendies des derniers jours ».
Île de Poros - 19/08
En mer Nord d'Egine - 19/08

 C'est toujours rassurant d'apprendre que la Baronnie de la bancocratie la plus incendiaire de l'Europe du Sud dispose encore de certains services, « secrets » de surcroît, donc tout va bien. Mais la vérité est forcement différente. Des amis d'Athènes viennent de découvrir que dans une maison voisine non habitée, « on » est en train d'ériger une construction métallique, servant de camouflage à une antenne relais de téléphonie mobile et ceci très probablement en toute illégalité. Se rendant au service d'urbanisme, ces amis ainsi que leurs voisins, ont constaté qu'aucun permis de construire n'est délivré et que de toute façon il ne faut rien attendre des fonctionnaires du service : « nous ne pouvons pas agir, nous sommes deux au lieu de douze avant, le service des contrôles a été supprimé de fait car les deux collègues qui y travaillaient ont été mutés et jamais remplacés, adressez-vous à la Police ». Les policiers se présentant devant le portail de la maison en question ont trouvé bien évidement porte close : « Nous ne pouvons pas aller au-delà, il nous faut un ordre du procureur pour y entrer, en observant la construction de loin, nous pensons aussi qu'il s'agit d'une antenne probablement illégale, vous savez... c'est devenu banal, des gens acceptent ce type d'arrangements disons avec les opérateurs de téléphonie car cela procure aux propriétaires un revenu de deux à cinq mille euros par mois. Et comme on ne peut plus louer nos biens immobiliers... vous comprenez. Trouvez donc un avocat et rendez-vous chez Monsieur le Procureur, mais agissez vite. Ils en profitent pour achever les travaux avant septembre »

Nous voilà plongés dans la crise, entourés en plus de ses antennes... au moins nous resterons branchés. Les habitants des immeubles voisins sont inquiets. Ils viennent de prendre contact avec les associations luttant contre les antennes illégales, et en effet tout semble bien plus grave : « vous savez, depuis le deuxième memorandum [février 2012] et son application récente par le gouvernement Samaras, un décret rend possible l'installation d'une partie de ses antennes sans autorisation lorsque ces dernières ne sont prétendument que très moyennement nuisibles. Un deal passé entre les opérateurs de téléphonie et le gouvernement, devenu depuis un vrai casse tête pour les citoyens car toutes les démarches seront à leur charge.. mais encore une fois, une aubaine pour les compagnies. » On découvre ainsi les nouveautés du memorandum concernant les règles d'urbanisme, comme relevant du classement des sites naturels ou historiques, la règle c'est « l'allègement ». Déjà le clientélisme et la corruption avaient suffisamment déformé ces règles et le pays, mais à présent la « modernisation » imposée par la Troïka officialise la règle du tout profit, indéniablement et encore une fois on... progresse.

Athènes - 21/08
Mes amis athéniens en tout cas n'en peuvent plus. Après le cambriolage subi il y a deux semaines (le troisième dans l'immeuble), les occupants restants (car l'immeuble est à moitié inoccupé depuis six mois) se sont réunis pour prendre des mesures. Le médecin du quatrième étage a promis de trouver un avocat mais aussi de poser un grillage derrière l'ouverture d'aération de sa cave « pour tranquilliser tout le monde, sauf que les cambrioleurs ne passent pas par là mais par la porte d'entrée qui reste mal fermée parfois, ce qui est certain c'est que les chats errants n'y passeront plus comme l'autre fois, lorsque un matou (sic) est resté enfermé quatre jours durant dans l'immeuble, il a uriné partout, on le sait ; sauf que le vrai problème c'est l'insécurité plus cette antenne en face ».
Sans doute... et c'est à l'écoute de la société que l'Aube dorée de la région de Messinia dans le Péloponnèse vient d'annoncer la mise en place d'une milice, en publiant dans la presse locale un appel « à l'engagement et au sursaut à destination des jeunes entre 15 et 70 ans (sic) car la criminalité généralisée est d'abord celle des étrangers qui ont envahi notre pays ainsi que celle venue des gitans. D'ailleurs, nous exigeons le renvoi des policiers du district qui ne remplissent pas leur rôle par peur ou par manque de conscience », selon le reportage du quotidien Proto Thema ce mercredi (22/08). 
 
Athènes - 21/08
 Donc bientôt nous ne manquerons plus de rien, entre nos... antennes et nos milices. On trouvera même bientôt normal que d'entraver la route... aux chats errants mais d'accepter les antennes de téléphonie, surtout pour mieux appeler la milice du district. C'est sans doute le stade ultime de la « modernisation de la Grèce forte » prônée par Costas Simitis, le Premier ministre des J.O., de l'euro et de Goldman Sachs, récemment vu à Trikala en compagnie de son admiratrice, Vasilka Merediti, fille de l'ex-député PASOK Soula Merediti, et épouse de Georges Oikonomou, fils l'ex-député PASOK Christos Oikonomou et lui-même ex-député PASOK. Tout cela est bien moderne et surtout rassurant. Tout comme la dernière déclaration de Samaras au journal Suddeutsche Zeitung (23/08) : « Les Allemands seront remboursés de leur argent, je me porte personnellement garant ». C'est vrai que Samaras entame une tournée à Berlin et à Paris... on peut comprendre, tout comme le refus de Jean-Claude Juncker de recevoir Alexis Tsipras car le président de l'Eurogroupe est en visite à Athènes ces derniers jours.
"Des mesures Markel" - Ta Nea - 21/08
Costas Simitis et Vasilka Merediti à Trikala - Source : trikalavoice.gr 22/08

 Les journalistes au chômage annoncent sur leur blog qu'un grand quotidien anti-mémorandum serait en kiosque à la rentrée en cas de réussite de l'initiative des anciens d'Elefterotypia, « un grand manque sera alors comblé » selon le reportage. À la rentrée toujours, les syndicats enseignants se disent prêts à se mettre en grève, tandis que les pharmaciens de nombreuses régions et pas seulement qu'à Athènes, refusent de plus en plus d'accepter le tiers payant.
La Grèce enfin redevenue une colonie de l'U.E. et de sa métropole allemande, a priori rien de très original historiquement parlant. On se souviendra à ce propos de Nikos Kazatzaki (1885-1957), « [...] certainement l'écrivain grec le plus traduit et le plus connu dans le monde entier. Romancier, essayiste, poète, dramaturge, traducteur, journaliste et infatigable chroniqueur, Kazatzaki fascine par son talent de marier le cosmopolitisme le plus poussé avec l'attachement viscéral à l'île natale : la Crète. Il a beaucoup voyagé. Il a connu beaucoup de peuples. Il a eu une intense vie politique. Il a essayé de réfléchir sur son siècle – dans le sillon de Bergson, de Nietzsche, de Lénine, de Bouddha et du Christ. Bref, il a fait l'Europe. L'Europe qui a existé avant qu'elle ne tombe dans les mains de nos experts en poids, en mesures et autres règles d'or. » (L'Atelier du Roman, Flammarion, 03/2012, « La Dernière Tentation de Nikos Kazantzaki à l'ère de la spiritualité prêt-à-porter », p. 7). 
Nikos Kazatzaki - Source : stigmes.gr
 

12 commentaires:

Alan Maupetit a dit…

Merci pour votre blog.
Alan

Katerina a dit…

Merci Panayoti de nous tenir au courant de ce qui se passe en Grèce, mais après t'avoir lu, à chaque fois, j'ai envie de me suicider. N'y a-t-il rien de positif à rapporter ? Il y a bien des initiatives de citoyens qui ne se résignent pas ?

Panagiotis Grigoriou a dit…

Bonjour et merci pour le commentaire. Le positif est pour l'instant caché par l'ambiance mais il existe bien évidement à part nos mers toujours accueillantes ! J'avais déjà mentionné par exemple les initiatives citoyennes de Syros et concernant ce dernier article, rien que la perspective de la renaissance d'un quotidien prenant la place laissée vacante d'Elefterotypia constitue un pas en avant, c'est une initiative citoyenne des journalistes et rédacteurs, j'espère que journal renaîtra effectivement.

Anonyme a dit…

Bonsoir

En passant ... : Interview de Katerina Igglezi ( Députée Syriza et membre de la commission économique du Parlement ) Elle analyse la politique du Premier ministre grec qui multiplie les entretiens avec les chefs d'Etat européens dans l'espoir d'assoupir les mesures d'austérité, et alerte sur les risques de détérioration sociale dans le pays.

http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20120823trib000715849/si-la-grece-sort-aujourd-hui-de-la-zone-euro-demain-ce-sera-l-italie.html

Cré-@ctivement votre
Sinsé

Anonyme a dit…

θάρρος : ευρώ είναι νεκρός
Selon le Financial Times Deutschland d'aujourd'hui vendredi un groupe de travail dirigé par le secrétaire d’État aux Finances allemand Thomas Steffen étudie les répercussions économiques que pourrait produire une sortie de la Grèce de la zone euro.
Selon les sources du ministère des Finances, la création de ce groupe de travail montre que Merkel et son ministre des Finances Wolfgang Schäuble veulent être parés à toute éventualité, y compris la pire. "Des collègues effectuent des calculs sur les conséquences financières (d'une sortie grecque) et étudient comment empêcher un effet de domino sur les autres pays de la zone euro".
Interrogé sur ce groupe de travail, un porte-parole de Schäuble a dit que le gouvernement devait être préparé à toute éventualité, y compris celles qui sont "improbables".
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Angela Merkel et François Hollande ont appelé jeudi le Premier ministre grec Antonis Samaras à poursuivre les réformes et à tenir ses engagements, sans répondre immédiatement à son souhait d'obtenir un assouplissement de la cure d'austérité administrée à son pays.
aucun moyen de l’empêcher..., si la Grèce sort et repart (ce qui est plus que probable) l'an prochain et que l’Espagne ne s'en sort pas dans le meme temps (ce qui est plus que probable vu leur etat actuel et les repercution de la sortie de la Grèce), ils les suivront.. il y aura aussi le portugal et l'italie.


Jan-petit a dit…

Je tient a vous remercier de partager de la belle façon dont vous le faite, votre compte rendue de la situation en Grèce.
J'ai conscience que cette situation dégradée s'étend aux autres pays européens. Au delà de la compassion et de la solidarité que j'éprouve en vous lisant, cela me permet d'anticiper en m'organisant pour éviter les affres de la crise.
Fermer les portes de l'Union européenne à la Grèce est une idée qui fait son chemin. Mais c'est se tromper de diagnostique et de traitement, car la finance n'a pas de frontières.
Par ailleurs, je me demande si la Grèce qui est le premier pays à tomber dans la marmite de "la crise de la civilisation occidentale" n'est pas sans relations avec le fait qu'elle est originellement en bonne partie fondatrice de cette civilisation? Notamment pour ses regrettée vertus démocratiques. Simple coincidence?

Panagiotis Grigoriou a dit…

Bien que culturellement distincte de la Grèce antique, il est exact que choisir la Grèce de 2010 pour en faire "un cas" dans le démantèlement des démocraties (ou "démocraties") occidentales, est un fait symboliquement assez éloquent.

Merci pour votre commentaire

Panagiotis Grigoriou a dit…

Merci pour vos commentaires ainsi que pour les informations et liens complémentaires à nos sujets. Personnellement je ne vois rien de très nouveaux et surtout de différent, dans les déclarations Samaras - Hollande - Merkel. La presse britannique ironise même en présentant Samaras comme étant le "mendiant de l'Europe en tournée". En Grèce aussi, nous savons que Samaras joue ses dernières cartes déjà déchirées d'ailleurs. Fait très significatif, Samaras a ordonné à son Ministre des Finances de faire le nécessaire afin d'amnistier les délits de corruption de la société Siemens en Grèce, la mettant ainsi à l'abri de toute poursuite sur le territoire grec. Ce qui a réconforté Angela Merkel dans sa position dominatrice... géopolitique oblige ! (Selon la presse électronique grecque de ce Samedi 25/08)

Anonyme a dit…

M. Grigoriou, quelle est votre opinion sur Syriza, qui sur l'île d'Ikaria a fait alliance avec le PASOK, Nea Demokratia et le LAOS pour battre le KKE (Parti Communiste Grec) dans un de ses bastions? Syriza est-il digne de confiance? Sachant qu'en plus il y a beaucoup d'anciens du PASOK à Syriza et que Synaspysmos avait voté Maastricht?

Panagiotis Grigoriou a dit…

Bonsoir, votre question en "temps politiquement normal" trouverait une réponse toute tranchée selon les opinions, "oui" ou "non". Mais notre temps n'est plus, ni dans la normalité des faits politiques habituels et encore moins dans sa disposition disons, autrement-dit nous sommes dépassés par les cadences connues. Sous cet angle, nous pouvons faire confiance à SYRIZA, en dépit de ses positions passées sur Maastricht car Syriza a su créer une dynamique potentiellement de renversement. Rien n'a été prouvé certes mais nous n'avons pas le luxe d'attendre des meilleures positions. D'ailleurs je considère que la bataille contre le mémorandum, si elle est livrée un jour, par Syriza par exemple, conduirait cette position à revoir sa copie sur l'Union Européenne, d'où l'hostilité vis à vis de Syriza déjà de la part de Bruxelles. Est-ce-que Syriza sera à la hauteur ? Il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte donc toute prévision est difficile. Par contre je reste davantage dubitatif sur les anciens du Pasok qui sont en train de monter sur les wagon de la gauche radicale. Les anciens Syrizistes devraient être prudents également.

Anonyme a dit…

Merci beaucoup d'avoir eu la gentillesse de répondre. Comme je ne sais pas le grec, je voulais aussi vous demander votre point de vue sur l'affaire Ikaria. C'est quand même incroyable vu de France une alliance pareille. Comment une telle chose a-t-elle pu être possible?
En france voir un parti de gauche dite radicale s'allier avec un des partis équivalents au FN et à l'UMP pour battre des communistes serait inimaginable.

Panagiotis Grigoriou a dit…

Bonjour,

Ikaria, île dite "rouge" à cause de la position historiquement renforcée du PC, n'est pas ce que Syriza aurait fait de mieux, pour le dire gentiment. Les affaires et tensions locales ont sans doute jouer un certain rôle tout autant que la position isolationniste du PC grec. Espérons que ceci ne se reproduira pas et restera aisni une exception.

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