vendredi 17 août 2012

« All about Eve »


« All about Eve » - cinéma de plein air - Athènes 17/08
« Nos » dernières nouvelles deviennent de plus en plus brèves. Les médias poursuivant dans la quête de l'éphémère durablement accablant... et les informés décrochent aussi durablement. À quoi bon être mieux informé sur la « mise en vente » de la Banque Agricole pour quelque dizaines de millions d'euros lorsque ses actifs dépassent les 11 milliards d'euros, à quoi bon en apprendre plus sur hémorragie terminale de notre système de santé, lorsqu'on sait que les jeunes médecins quittent le pays maintenant par milliers vers l'Allemagne, le Royaume-Uni, les États-Unis et vers d'autres lotissements de la planète espérant tout simplement la survie (voir le journal satyrique To Pontiki, daté du 16/08).

"The Mall" - Thessalie - Août 2012
Les « épiceries sociales », se multiplient, souvent à initiative des municipalités, comme à Loutraki, station balnéaire et ville thermale historique, selon le reportage du quotidien Kathimerin de ce vendredi. Mais jusqu'à quand et surtout comment ? La situation des municipalités « nouvelle mouture », c'est à dire des « méga-communes » après le regroupement forcé de 2010, est très critique. Les maires se disent prêts à fermer carrément leurs administrations et déjà plus de 50.000 enfants ne trouveront plus de place dans les (ex) crèches municipales, rien qu'à Athènes. On connait la musique, puis la danse et pour en finir la... transe, car ces dernières semaines, même mes amis deviennent des « méta-dimensionnés », sociologiquement et pour ce qui est des leurs représentations : « On ne s'en sortira plus par le haut. La société est en train de pourrir, nous finirons tel des rats crevés dans leur trou par empoisonnement. Cela fait deux semaines que je ne sors plus, je n'ai plus les moyens de m'offrir un café. Mon épouse et moi nous restons des heures immobiles sur notre balcon, c'est aussi pour montrer que l'appartement est habité, sinon nous serons cambriolés comme tous les autres, comme vos amis de la semaine dernière, comme nos voisins d'il y a un mois, et c'est désormais sans fin. Le retour à la campagne c'est un mythe, nous sommes des gens de la ville et même si nous revenons à nos villages nous ne pouvons pas survivre, cette paupérisation que nous subissons a cela de nouveau pour nous en tout cas, elle s'impose à des urbains parfois même hyper-qualifiés, je me demande même si les prochains cambrioleurs, ce ne sera pas nous. » Telle est la dernière crainte de mon ami journaliste au chômage qui s'épuise il faut dire au fil des mois.
"A bas la junte" - Athènes 17/08
 D'autres échos et histoires racontées, indiquerait aussi une autre forme « d'adaptation à la crise », c'est à dire la « criminalisation » accélérée dans la... professionnalisation d'urgence et les petits métiers encore possibles. Certains de mes interlocuteurs évoquent à ce propos le cas de la Crète, mais le phénomène ne concerne pas que la grande île. L'illicite et le légal se sont toujours mêlés certes, le dosage pourtant peut être un indicateur social et sociétal, à défaut d'en témoigner à sa manière sur un certain... IDH. Au moins, une des réussites indéniables des démocraties dites libérales, était l'illusion pratiquée par le grand nombre dans ce que l'on pouvait appeler l'accomplissement par un « travail honnête », sauf au sommet, mais qui allait vraiment s'en émouvoir ?

Athènes-centre - 17/08
C'est ainsi aussi que le memorandum rempli parfaitement son rôle : faire imploser la société en évitant si possible son explosion, le cas échéant politique. Nous nous disons parfois entre nous que nos vieilles gauches n'ont rien vu venir des nos nouvelles droites. Les partis de gauche et les autres variantes du mouvement dit citoyen, ont ainsi été des clubs de rencontres politiques, certes passionnantes et souvent sincères mais dépourvus de véritable action, sinon nous ne serions pas là, pensent déjà certains ici. Et heureusement que nous réfléchissons encore un peu malgré notre abrutissement, accéléré de fait par les stimuli d'un quotidien qui se mord la queue, parfois aussi, pour ne plus avoir faim.

"Certains avaient mis leurs habits de fête" 15/08 - Trikala
C'est pourtant une époque très drôle que nous vivons par certaines côtés. De nombreuses commémorations et fêtes se vident enfin de sens pour beaucoup d'entre nous, tandis que les comportements issus de l'ancien monde semblent comme suspendus au-dessus du chaos. À Trikala par exemple, ville thessalienne, certains avaient mis leurs habits de fête pour se rendre à l'église durant la messe du 15 Août, sans pour autant faire remplir les églises au grand désarroi de Maria, épouse de mon cousin Apostolos, pour qui « tout passera et se réalisera par le Christ et par la foi », accessoirement elle a voté en faveur de Samaras « pour ne pas sortir de l'euro, et par crainte de ces athées de Syriza ».

C'est vrai aussi que ces derniers jours chez les Syrizistes c'est aussi la pagaille athées ou pas. Alexis Tsipras a précipitamment interrompu ses vacances en Crète pour un voyage éclair, dans le but de rencontrer le président israélien Shimon Pérès, en visite en Grèce, lundi durant la semaine du 7 Août. « Nous voulons un monde de touristes, pas un monde de terroristes », a dit M. Pérès lors de sa visite de trois jours en Grèce, devant le président Carolos Papoulias qui le recevait, mais les cadres Syrizistes n'ont pas été informés ni consultés des décisions d'Alexis Tsipras... politiquement éparpillés entre les plages du Péloponnèse et les rochets des Cyclades. 
Journaux du 17/08
"On verbalise les motos, les limousines avec chauffeur sont à leur place"-17/08
Nous ne savons rien sur les propos échangés entre les deux hommes, et finalement le problème n'est pas tant la géopolitique de la région et les relations de la Baronnie grecque avec les autres pays de la région (les appréciations peuvent évidemment diverger suivant les affinités politiques), mais les réactions internes au parti de la Gauche radicale et les critiques ouvertement adressées. À titre d'exemple le député Syriza Tasos Kourakis a signé un pamphlet publié par le quotidien Avgi (14/08), poussant un coup de gueule et demandant publiquement des explications au camarade Alexis Tsipras. Certains cyniques bien de chez nous, estiment que c'est seulement ainsi que les camarades d'Alexis doivent déblayer avant de se faire construire l'autoroute qui mène au pouvoir.
"Notre réseau routier authentique" - 15/08
 En attendant, notre réseau routier authentique, devient un désert de l'automobile. C'est encore plus drôle lorsque on emprunte les vieilles nationales de la plaine de Thessalie passant devant des centres commerciaux désormais totalement abandonnés. Comme « Olympia Mall », une hybris architecturale et de civilisation, érigée à travers les champs de coton entre les villes de Trikala et de Karditsa. Au moins la crise aura appris aux habitants que The Mall est un mal, espérons-le en tout cas.
"The Mall" - Thessalie - Août 2012
Champs de coton - Thessalie  - Août 2012
Dans Athènes encore vide, des touristes heureux demandent leur chemin à un passant devant l'arbre de Dimitri, redevenu insignifiant, sauf qu'une main citoyenne a de nouveau posé des fleurs. Certains lieux de mémoire ont du mal à s'imposer, c'est aussi une forme de lutte. On dirait que notre normalité serait retrouvée. On verbalise les motos, les limousines avec chauffeur sont à leur place, nos mendiants anciens et nouveau aussi. La presse de vendredi s'occupe une fois de plus de Madame Merkel, mais nous n'y prêtons plus vraiment d'attention. Le journal anglophone de la capitale, préfère faire sa « Une » sur la régate de la mer Égée, tandis que certaines affiches relatives à de manifestations culturelles attirent le regard des passants montrant des photos d'animaux, d'un renard notamment.

"Dans Athènes encore vide, des touristes heureux..." - 17/08
L'arbre de Dimitri - Syntagma 17/08
Étrange époque dans un été devenu tardif, un cinéma de plein air propose ce week-end le film américain de Joseph L. Mankiewicz sorti en 1950 « All about Eve », enfin une belle surprise de saison. 

"Affiches relatives à de manifestations culturelles"-17/08
 

7 commentaires:

Anonyme a dit…

L'Espagne , l'Italie puis la France...On attend notre tour

zozefine a dit…

"nos vieilles gauches n'ont rien vu venir de nos nouvelles droites." encore que, à voir chrisi avghi, il n'est pas sûr que cette extrême droite là soit si "nouvelle", car "le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde" (brecht). une des perplexités, face à cet assassinat à grande échelle opéré par le néo-libéralisme et sa stratégie du choc, est jusqu'à présent le manque de réactivité actuelle de la population : suicides, départs, repli sur soi, déchéance sociale. rien de moins, mais rien de plus. et là, j'ai du mal à ne pas penser à un livre prophétique, puisqu'écrit en 1933, par wilhem reich, "psychologie de masse du fascisme". bien sûr, les attendus psychanalytiques eux-mêmes sont un poil délirants, l'orgone n'a jamais fait recette parmi les concepts opérants, mais. mais reich pose à mon avis LA question laquelle, si on avait la réponse, nous permettrait d'avancer un peu sur le chemin du dénouage de noeud : non pas "pourquoi des gens volent dans cette situation ?", pourquoi des gens passent à l'acte, mais pourquoi tout le monde ne vole pas ? pourquoi pas 11 millions de passages à l'acte ? pourquoi cette soumission auto-destructrice à l'autorité ? à l'oppression ? au nom de quoi accepte-t-on la destruction systématique de nos vies d'individus, le seul "bien" au fond qui soit vraiment à nous ? quelle est cette chose supérieure sur l'autel de laquelle nous venons poser, à genoux, l'entièreté de nos espoirs, de nos rêves, de notre joie de vivre et le futur de nos enfants ? quel est ce moloch-baal qui se repaît de nos existences offertes avec tant d'obéissance ?

Anonyme a dit…

j'ai écouté les conférences d'Annie Lacroix-Riz notamment celle sur la "stratégie du choc" appliquée à l'europe en étudiant les différentes "crises" historiques et leurs similitudes - nous sommes tous (nous le "peuple ouvrier") dans le même bateau à différents stades des chocs. Votre pays est le laboratoire de mise en oeuvre de cette stratégie mais aussi l'exemple manipulatoire pour les autres pays.

Anonyme a dit…

"pourquoi cette soumission auto-destructrice à l'autorité ? à l'oppression ? au nom de quoi accepte-t-on la destruction systématique de nos vies d'individus, le seul "bien" au fond qui soit vraiment à nous ?"

Parce que pendant plusieurs dizaine d'années, les réseaux humains ont été détruit mais remplacé par un confort de façade, qui rendait acceptable la perte de la solidarité. Plus de réseau mais un frigidaire, un petit chez soi confortable, un salaire pas trop mal. Alors on a accepté, pensant ne pas trop y perdre.
Lorsque le confort de façade s'écroule, alors seulement on s'aperçoit qu'on a perdu notre autonomie. Et comment la reconstruire quand on ne l'a même pas connu (pour certains, ça remonte à leurs arrières-grands-parents) ?
"C'est bien plus facile de dire "Heil Hitler !" que d'avoir une crise d'angoisse" J. Oury

olaf a dit…

Cette explication du frigo est un peu absurde, j'ai toujours bénéficié d'un frigo et de nourriture, et j'ai aussi toujours dit merde à mes patrons quand nécessaire, quitte à me faire virer avec pertes et fracas. J'ai en plus trouvé très agréable, même si ça coute, de pouvoir faire chier grave ceux qui se croyaient immunisés. Leur réactions idiotes ont conforté que j'étais sur la bonne voie d'un gourmet qui empêche de tourner rond. Un plaisir cher et rare, qui se mérite. Une forme de luxe, que de crisper les nantis de pouvoir, et d'humour. Car c'est un régal que de voir leur visage quand on leur dit non. Du Buster Keaton pur jus.

zozefine a dit…

c'est sûrement pas le petit confort frigo télé à soi pour soi qui explique la soumission à l'autorité. cette soumission, elle vient de tellement plus loin historiquement et mentalement, psychiquement.

en plus, cette/ta logique explicative donne pour cause à cette soumission des acquis sociaux fondamentaux : la logique voudrait alors que plus les acquis sont nombreux (mais jamais définitifs), plus soumis on est ??? prends l'histoire de l'humanité avant ta naissance, et tu verras bien combien ce raisonnement est faux.

en plus, la grèce actuelle est le contre-exemple total à cette théorie du nombril : justement les gens n'ont plus rien, plus de petit confort, plus de petit salaire, et l'angoisse qui leur mord le bide chaque instant. et c'est justement là qu'ils sont le plus soumis.

la question de reich, c'est exactement le contraire : pourquoi quand les gens sont vraiment le plus opprimés, exploités, humiliés, déniés, vilipendés, pourquoi seuls quelques uns se révoltent ? pourquoi pas tout le monde ? pourquoi quand tu arrives pas à joindre les deux bouts, à nourrir tes gosses, à payer ton loyer, à penser demain, pourquoi tu vas pas braquer la 1ère banque ? casser du bourge (et dieu sait si les bourges grecs sont odieusement bourges) ?

question de reich dans l'allemagne de 33 : non pas pourquoi des gens volent, mais pourquoi tout le monde ne vole pas ? et on a la réponse historique, le national socialisme. son bouquin s'intitule "psychologie de masse du fascisme". je suis pas sûre de ses réponses, mais les questions sont on ne plus plus pertinentes.

Alain Lasverne a dit…

C'est une fin du monde en douceur que P. Grigoriou nous offre là, d'autant plus terrible. On en frémit par anticipation de toutes nos souffrances déjà prêtes dans nos corps offerts à la lame du Marché.
Pourquoi ne se lèvent-ils pas se demandent plusieurs commentateurs ? Mais parce qu'on ne peut penser un monde sans règles quand on est habitué à une société hyper-réglementée. La règle est dans nos esprits. A mon avis l'ami journaliste se sent un peu comme une sorte de touriste sur le pont du Titanic, en train de se dire que tout ça n'est pas...Normal.
Il y aussi la peur, la peur de la prison, des coups, si l'on se lance dans le vol ou autres.
Et une sorte de dignité qui s'interdit de se reconnaître dans le dénuement, d'en parler aux autres et d'envisager peut-être une sortie collective. L'individualisme est une prison de verre que le Marché nous a aussi légué.

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