mercredi 25 avril 2012

Parrhèsia

Athènes 25 avril 2012

C'est au petit garage de l'avenue Olof Palme, près de la Cité Universitaire d'Athènes que monsieur Thanassis, un client, vient de déposer sa voiture, une Toyota Carinna II de 1992 ce mercredi matin. « Aidez-moi à descendre de mon véhicule, j'ai soixante douze ans, vous, vous êtes encore jeunes, mais arriverez-vous vraiment sains et saufs à cet âge ? Juste une vidange, sans changer le filtre...» Georges, le garagiste, lui a répondu, mais après un bref moment de silence : « Nous n'y arriverons pas je pense, mais le plus grave, est réservé à nos enfants, ils n'ont pas de travail et n'en auront pas non plus dans l'avenir ». Thanassis, enfin sorti de sa voiture, a levé son regard vers le ciel : « C'est un effondrement global qui se prépare, nos voleurs venus du PASOK et de la Nouvelle Démocratie se sont bien nourris de cette chute, mais sa vraie cause est ailleurs. Où allons-nous ? Personne ne peut nous le dire. Tout le monde se déclare étonné et impuissant, que l'on pose la question à un garagiste ou à un prix Nobel, les gens ne savent plus quoi dire. D'ailleurs, quelle démocratie et quelles élections ? Les décisions ont été déjà prises il y a trente ans, mais nous étions endormis sur nos... cartes de crédit, en fait Georges, mettez de l'huile ordinaire, minérale... ».

La voiture de monsieur Thanassis - 25 avril 2012
Hier soir, au centre ville on manifestait contre la xénophobie, la police ne nous laissait pas nous déplacer dans une partie du centre ville, à pied, en voiture ou en moto.  Certains photographiaient les splendeurs de la prochaine collection devant la Bibliothèque Nationale, effet de mode ? Dans une salle au Centre Culturel de la Mairie d'Athènes, des universitaires débâteraient sur les responsabilités économiques endogènes, à l'origine de notre crise. Gerasimos, a conclu que c'est désormais très difficile, mais il faut pourtant trouver une solution sans quitter le cadre européen.

On manifestait contre la xénophobie - Athènes 24 avril 2012
Devant la Bibliothèque Nationale - Athènes 24 avril 2012
Au Centre Culturel de la Mairie d'Athènes - 24 avril 2012

Pour Cornélius Castoriadis, notre société n’est pas une démocratie, mais une oligarchie dominée par la bureaucratie des partis, et suivant ce même motif, les élections sont une illusion de choix, car nous sommes tellement loin de la parrhèsia, cette obligation de dire franchement ce que l’on pense à propos des affaires publiques. En 2012, nous sommes plutôt dominés par la bureaucratie des « guichets automatiques ». Est-ce un vrai changement déjà ?

Les élections relèveraient de la mascarade, sauf que pour une (dernière ?) fois, le personnel politique des pays de l'Union Européenne, finira par faire preuve de parrhèsia, car il n'aura guère le choix, et c'est pour bientôt. Et nous tous désormais, sachant que « nos » élections auront enfin un ultime sens avant leur probable suppression, une fois n'est pas coutume, agissons aussi en votant. Je ne commenterai pas directement le dernier scrutin en France, ce n'est pas de mon ressort je pense, publiquement en tout cas. J'ai lu avec la plus grande attention les analyses de la presse française, et les contributions sur le blog de Paul Jorion, ainsi je peux me permettre une petite réflexion sur l'air du temps européen, ressenti, depuis les collines d'Attique. À travers les rencontres dans les cafés, les retrouvailles lors des manifestations politiques, les nouvelles depuis les îles de l'archipel Égéen, nous voilà enfin témoins des plus belles incertitudes jamais pressenties en Grèce, depuis la fin de la Guerre Civile. Elles courent déjà sur les plages, ou dans le métro, elles sont partout si on prend soin d'observer et surtout d'écouter les gens. Ainsi, le contraste devient saisissant, lorsqu'on passe d'un milieu social à un autre, et cette « baignade sociale » fait alors subir bien des écarts dans les températures. Comment par exemple, faire comprendre à certains personnes au parti de gauche SYRIZA rencontrées samedi soir lors d'un diner politique (voir le billet du 23 avril sur mon blog), que leur perception du syllogisme (par définition) commun, ne risque pas de rencontrer celui des jeunes gens, à l'assaut des plages et des guinguettes dimanche midi, sous une «musique » d'ailleurs assez abrutissante, à mon goût, y compris pour le sens politique.

Pourtant, ces écarts dans les « températures », vont se croiser dans les urnes le 6 mai prochain lors des législatives. Et il en sortira du « chaud », du « froid » ou du « tiède », et de toute manière, il y aura parousie des sables mouvants et autres démons et merveilles, vents et marées (pour paraphraser le poète), balayant sans doute un certain constructivisme du fait politique. Les analystes du blog de Paul Jorion ont pu comprendre, ce dont  de nombreux « politiques » font encore semblant d'ignorer. À savoir, le questionnement sur l'Union Européenne désormais posé, celui concernant les nations européennes aussi, par la même occasion. Comme l'extrême droite occupe ce terrain pratiquement seule (sur cette question), elle suit ainsi le sens dans l'opportunité créatrice du moment historique. Si de surcroit, elle demeurera encore longtemps seule sur ce « modernisme », elle finira par saisir cette opportunité totalement, car je ne pense pas que le vide structurel de ce que je nomme « la bancocratie » (pour aller vite) va tenir encore trop longtemps, à part sous une forme de dictature « ouverte », celle des technocrates des banques, ce qui ne me paraît pas impossible non plus, puisque nous y sommes presque en Grèce.

Bien que brouillée depuis Athènes, nous avons désormais une assez belle vue sur les matériaux du passé, à défaut d'en avoir une autre, plus claire sur ceux de notre avenir. C'est ainsi que nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir nous détacher complétement de l'Union Européenne, et pas seulement de l'Euro. Je sais que pour le moment cette idée provoque, outre la propagande ambiante, de vraies peurs chez les gens, mais après tout, on préfère croire au chaos, plutôt qu'à Bruxelles. Alors, après avoir consommé un café sous le temple de Poséidon au Cap Sounion, et avec le recul généré par le « chronotopisme » de l'endroit, nous nous disions entre nous, Grecs en âge de voter depuis un moment déjà, que la question du jour d'après (pas encore celle des élections du 6 mai), sera en somme pratiquement « simple » (en apparence en tout cas) : qui organisera ce chaos en premier, l'extrême méta-droite, ou une forme de méta-gauche ? En attendant, nous avons la « dette totale » qui nous... occupe.

(Texte publié simultanément sur le blog de Paul Jorion)

Athènes - 24 avril 2012

5 commentaires

Toutatis a dit…

A mon avis il faut regarder plus loin que l'Europe. Il y a un pays très intéressant en ce moment, c'est l'Argentine. Intéressant car il déclenche la colère chez beaucoup d'éditorialistes de la presse économique, pour pratiquement toutes ses actions. Je pense que ce pays nous donne l'exemple. Mais c'est encore trop tot peut-être. Et même ceux qui sont très opposés à la bancocratie me semblent incapables d'avoir une réaction de type argentin.

Panagiotis Grigoriou a dit…

Vous avez raison sur l'Argentine, elle peut être un exemple, seulement la géopolitique et institutionnalisation de l'Europe (du "troïkanisme") rendent la tâche plus difficile. Votre remarque est juste, car toute réaction de type argentin doit d'abord affronter la suprastructure de l'Union Européenne.

fincaparaiso a dit…

bjr,
pourquoi pensez vous que les "élections" seront supprimées bientôt alors qu'elles font le jeu des institutions financières internationales,alors que les gens élus pratiquent une politique à l'opposé de leurs engagements sans que cela n'émeuve quiconque?

d'autre part l'énigme de l'inertie de la jeune génération à l'égard de la situation politique, économique et financière de leurs pays comme d'ailleurs de leur propre situation (excépté pour les individus très peu nombreux qui réagissent en
s'expatriant ou feu le mouvement de indignés )semble n'interesser que peu d'analystes ou d'observateurs: pouvez vous donner votre avis sur ce point?

Toutatis a dit…

Les seules élections qui vaillent et qui soient vraiment efficaces, ce sont les référendums, surtout ceux d'initiative populaire. Ce sont eux qui ont empèché les politiciens de trahir leur peuple en Islande. Un autre va bientot avoir lieu en Irlande.
Mais il faut bien voir que très peu de gens, en particulier d'intellectuels, approuvent les référendums, car parfois les peuples en réclament qui ne sont pas "politiquement corrects" (cf. en Suisse).

Cara a dit…

"les individus très peu nombreux qui réagissent en
s'expatriant ou feu le mouvement de indignés )semble n'interesser que peu d'analystes ou d'observateurs"

De quels analystes ou observateurs parlez-vous ? La plupart sont des gens qui soutiennent à fond le système alors, effectivement, ils ne risquent pas d'évoquer le mouvement des indignés ou tout autre volonté de changement.
Le 1er tour des élections en France nous en a donné la preuve incontestable. Si le front National est si haut (encore qu'en terme de voix il est juste un peu plus élevé que celui de 1995 ou 2002 quand on y ajoutait les votes de Mégret ou de Villiers en leur temps) s'il est si haut c'est bien parce que les "analystes", "observateurs" ou autres journalistes de la pensée unique l'ont monté au pinacle depuis des années et des années. Car même si c'était pour en dire du mal, le FN est très pratique pour faire peur aux "bonnes gens" et leur éviter de penser, de réfléchir. En outre, les avez-vous entendu ces analystes évoquer la Grèce autrement qu'en terme de chiffres, d'euros et jamais en terme d'humanité pure et simple? Mais là aussi, s'ils faisaient simplement leur boulot il se peut que les électeurs ne soient alors pas d'accord pour accorder leurs votes aux mêmes représentant de cette oligarchie.
Quant aux Français, ils refusent de chercher l'information où elle est. Ils refusent tout autant d'entendre quand on les met en garde. Pour eux la Grèce est aux antipodes de leurs réalités et ils sont tellement persuadés que cela ne peut nous arriver. Conneries ! Quand ça va nous tomber sur le nez, plus vite qu'il ne faut de temps pour le dire, ils pleureront mais ce sera trop tard.

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