vendredi 13 avril 2012

« Cloud souverain »


Dans l'espace aérien français - 12 avril 2012
J'étais dans l'avion du retour vers Athènes depuis Paris hier, lorsque j'ai remarqué un dossier paru dans le journal « Le Monde » (daté du 12 avril 2012), consacré au « cloud computing ». Dans un article intitulé : « La souveraineté des données en voie de devenir un enjeu commercial », il est évoqué justement, ce casse-tête, que constitue la souveraineté sur les données sensibles, d'un pays comme la France, où, [il n'est] « pas question en effet de les laisser dans le « nuage mondial » [c'est à dire hébergées sur des infrastructures informatiques de stockage], hors du contrôle des autorités locales. C'est la raison pour laquelle, à l'instar du Royaume-Uni et de l'Allemagne, la France a décidé de créer un grand cloud national qui aurait pour premier objectif d'accueillir les données des administrations mais aussi celles émanant d'entreprises hexagonales travaillant sur des sujets sensibles (défense nationale, nucléaire...). Une nécessité si l'on en croit Loïc Rivière, délégué général de l'Association française des éditeurs de logiciels (Afdel) : « Le cloud computing est une révolution technologique, économique et sociétale que l'État ne peut manquer. Mais, pour les données stratégiques, cela passe forcement par un cloud souverain ». Un discours auquel le gouvernement a répondu positivement puisque le cloud (outre le projet Andromède) fait partie des projets financés par les investissements d'avenir pour près de 100 millions d'euros (...) ».

L'utilisation des termes ici est significative, car on dépasse l'implicite : « investir aussi dans un avenir souverain », se protégeant par la même occasion des menaces extérieures.

Publicité manquante - Athènes 12 avril 2012

Ce souverainisme alors soudain, dévoile d'ailleurs cette contradiction, entre les discours et les pratiques courantes d'une certaine mondialisation, présentée souvent comme étant « fatalement incontournable ». Mais, me concernant, j'ai eu le sentiment, que ce « cloud national », se dissipait, au fur et à mesure de mon éloignement de l'espace aérien français. Au survol de l'Italie, on pouvait encore méditer sur « La riforma – Flessibilità, precari, licenziamenti è pressing per le nuove modifiche », (selon « La Repubblica » du même jour), pour ainsi vraiment... atterrir en Grèce préparé. Terminus et descente du nuage.

Après un court séjour à Paris, me voilà depuis hier de nouveau, dans le bocal du laboratoire, autrement dit, la Grèce... en zone occupée. Réagissant à un billet fort intéressant sur le blog de Paul Jorion (pauljorion.com/blog/?p=35841), j'ai voulu préciser, que l'expérience bancocrate qui se déroule chez nous, ayant pour objectif de permettre d’évaluer les conditions de réplicabilité de la suppression de la croissance dans les pays dits « avancés », est en train de « réussir », pour l'instant en tout cas. Par contre, la suite peut ne pas s'avérer aussi bien prévisible. Je souligne juste, un seul parmi ses aspects : une facette de « l'expérience » grecque, consiste à nous accabler par des mesures dites d'austérité (en réalité il s'agit d'une mise à mort des notre univers, réel et symbolique), à un point inimaginable. Justement, c'est cet « inimaginable » qui tétanise l'action, empêchant une réflexion plus créative, donc plus efficace, y compris dans la lutte et l'invention du sens et par conséquent du réel à venir.

Des mesures accablantes, souvent contradictoires déferlent au quotidien à un tel point, que pour beaucoup de gens, le simple « traitement » de cette « information » devient impossible. Ainsi certains, se détournent des médias, et ceci, pas seulement en réaction à la pensée parfois trop unique car contrôlée. Et lorsque ce choc ne suffit pas pour « calmer les esprits » et les manifestants, on y ajoute en plus, la répression par « l'infiltration de la peur » à tous les niveaux. Évidemment, l'avènement de ces « arts appliqués » de la bancocratie n'est pas une construction si « solide ». De ce fait, elle doit reposer sur certains leviers indispensables, qui peuvent rappeler une certaine systématisation totalitaire, pour ne pas dire, un univers concentrationnaire particulier, à l'échelle d'un pays, comportant tout de même en somme, les germes de son (auto)destruction possible, ce que les laborantins, savent aussi très bien.

Sur l'autoroute au nord d'Athènes - 13 avril 2012
Sur Athènes, le temps était mitigé ce vendredi-saint des orthodoxes, et, nombreux ont été ceux qui ont quitté la ville pour rejoindre leurs familles à la campagne, car Pâques, est une grande fête et ces moments festifs instaurant la coupure, sont plus précieux que jamais. Les départs en vacances, sont bien moins nombreux « qu'avant », comme « tout était autre, avant », selon une expression très en vogue chez nous. Il y avait donc du monde sur l'autoroute, mais sans les embouteillages. Ainsi, et par un interlude, les citadins vont bénéficier du potager familial, pour se projeter peut-être, un hypothétique « retour à la terre qui ne ment pas », autre petite chimère, sous les Cariatides et autres jeunes filles de la « grande crise ». Je me suis rendu également chez la famille, au centre du pays. Seulement, j'ai décidé de passer par Delphes et ensuite par Galaxidi, une bourgade pittoresque sur la rive nord du golfe de Corinthe, avant de reprendre la dernière portion de route vers le nord.

Vue depuis Delphes - 13 avril 2012
Pompiste à Delphes - 13 avril 2012
Restaurant à Delphes - 13 avril 2012

À Delphes sous la pluie, les premiers touristes étaient arrivés et en même temps, des vacanciers grecs de passage s'arrêtèrent, pourtant, à l'heure du déjeuner les restaurants étaient presque vides. À Galaxidi, il y avait du monde, « mais c'est moins qu'avant, ainsi nous souhaitons mettre en place, un système de baisse des tarifs de manière coordonnée entre nous, commerçants, restaurateurs et hôteliers, car nous redoutons tout de même la situation d'ici l'été prochain. Seulement, les gens sont pour l'instant trop égoïstes pour se plier aux règles du bon sens, le tourisme a procuré pas mal de revenus jusque là, voyez-vous...», affirmait un commerçant, dont la boutique donne sur le port. Je remarque que dans pareils cas, les signes extérieures d'une certaine richesse chez les visiteurs, c'est à dire les automobiles, trahissent une redéfinition sociale aussi, dans l'usage des vacances. Les plus aisés demeurent ainsi encore... aisés, sur la tranche la plus haute, de cet agglomérat englobant de la classe moyenne. J'ai bu un café facturé deux euros, avant de reprendre la route. Au café, les discussions n'étaient pas politiques au sens strict, évoquant c'est à dire, les élections législatives du 6 mai prochain. « Tant que possible, nous partirons, nous nous évadons ainsi de la frénésie d'Athènes et du Mémorandum, nous en avons vraiment assez des nouvelles, des bulletins d'information et de tout cela, nous voulons tout oublier », a remarqué une femme relativement âgée, s'exprimant devant ses amis. À côté, autour d'une autre table, trois hommes plus jeunes, se préoccupèrent des mauvaises finances dont souffrent les équipes de football, parait-il. À les entendre tous, j'ai eu l'impression, que pour réveiller une certaine classe alors vraiment moyenne, il va falloir jouer les prolongations, seulement la Troïka, tire déjà ses pénaltys.

Le temps aujourd'hui est donc maussade et pluvieux. Drôle de pays au temps des cohabitations sociétales, sous une suspicion en plus, assez partagée. Le regard des gens change aussi, mais si on n'est pas dogmatiques dans le catastrophisme, on peut au moins en rire. C'est enfin drôle également, que d'observer les mutations dans les déplacements, ainsi, en prenant hier notre version méta-balkanique du RER athénien et sur une portion parallèle à la rocade autoroutière depuis l'aéroport, j'ai remarqué que les voitures roulaient beaucoup moins vite que le train désormais. Voir tous ces... concitoyens dans leurs autos, parfois des grosses cylindrées fabriquées chez Madame Merkel, rouler comme du temps de la 2CV, c'est très... instructif en tout cas.

Roissy - Aérogare 2D - 12 avril 2012
En arrivant d'ailleurs, d'un pays comme la France par exemple, on remarque tout autant facilement, ces grands panneaux publicitaires à proximité de la rocade et de la voie ferrée, car ils sont désespérément vides, et ceci depuis bien des mois. Ce qui est frappant aussi, tient des commerces également fermés et laissés à l'abandon, plus d'un tiers de nos boutiques ont succombé sous le régime des banques, depuis bientôt deux ans. Pour ce qui est du reste pourtant, certains « lieux communs » entre la France et la Grèce, rappellent précisément l'unicité dans le destin, entre les pays de la zone euro déjà : il s'agit des mendiants et des personnes généralement sans domicile, « rencontrés » partout en ville et ailleurs, y compris dans les aérogares.

Galaxidi - 13 avril 2012
Café à Galaxidi - 13 avril 2012

Et là, il ne s'agit pas je crois, d'un phénomène issu de la parousie soudaine de la décroissance, mais plutôt de la « restructuration » économique ; toute la planète y passe d'ailleurs. Arrivé au centre du pays, pour retrouver une partie de ma famille, les discussions, se sont vite transformés en débat politique autour des prochaines élections. J'ai trouvé tout de même, que les arguments des uns et des autres manquaient de vision géopolitique. Comme si, le PASOK, la Nouvelle Démocratie et la gauche de notre baronnie, vont (pouvoir) refaire la pluie et le beau temps à la manière de jadis (ce qui tenait également de l'illusion). Vivre ainsi, sous une météo de Mémorandum, laisse peu de visibilité sur le vaste monde. Et à force de devenir nombriliste, on finit par avoir s'aveugler. Question de fatigue aussi peut-être. Pour ma part, j'ai juste trouvé la route un peu longue, j'ai sans doute perdu l'habitude, car depuis longtemps j'utilise le train. Traversant les montagnes sur la vieille nationale, j'ai aussi constaté, que les travaux sur la nouvelle autoroute en construction, restent au point mort, mais à presque deux euros le litre de SP-95 à la pompe (comme en Italie), il était certainement grand temps. Comme en outre je viens de lire dans les colonnes du « Monde » datant d'hier, que l'Inde veut faire construire 20 kilomètres d'autoroute par jour, et ceci sur cinq ans, je comprends alors mieux.

P.S. Je tiens à remercier toutes et tous, les autres intervenants, ainsi que les organisateurs, pour leur contribution essentielle au débat d'avant hier, rue d'Ulm à Paris (voir le billet du 31 mars). Un grand moment de vérité et dialogue.

A Galaxidi - 13 avril 2012


4 commentaires

Toutatis a dit…

Austérité oui, mais en même temps opérations de sauvetage des riches...

http://www.bloomberg.com/news/2012-04-12/europe-s-capital-flight-betrays-currency-s-fragility.html

(cliquer sur le graphique)

Bibi a dit…

Bonjour, à propos du Cloud que vous abordez, je suis heureuse de ne pas être un Octet! Pourvu que cela dure...

Bon, c'est de l'ironie, quoique...

maurizio costantino a dit…

J'ai trouvé par hazard ce poem, écrit par DIMITRIS TSALOUMAS, il parait, en 1983.
http://corfublues.blogspot.it/2012/01/dimitris-tsaloumas-australian-poet.html
Malhereux le peuple qui n'ecoute pas ses poetes
(j'ai essaié une version en italien, à paretir de l'anglais, bien sur). En français?!

ΑΣΩΤΟΣ

Χρειάζεται νοικοκυριό και μάτια τέσσερα.

Σου το ʼπα κι άλλοτε. Περνάμε

απάνθρωπους καιρούς, ακόμα και οι τράπεζες

θα ζοριστούν, κι έχει πολλούς

που ψάχνουν κιόλας στα παλιά τους τεφτέρια.

Δεν είναι ώρα για δάνεια.

Βολέψου όπως μπορείς. Στα περιθώρια

της αγρυπνίας και του ύπνου τα σύνορα

περιφέρονται ύποπτα σχήματα και σκιές,

κι αν βάνεις τʼ αφτί σου κι αφουγκραστείς

στης νύχτας τις ρωγμές θʼ ακούσεις ψιθύρους

θανάσιμους. Άκου που σου μιλώ.

Πάρʼ τα παιδιά σου και πήγαινε στην εξοχή.

Περάσανε τα χρόνια της σπατάλης

Panagiotis Grigoriou a dit…

Merci et voilà sa traduction en français :

Dissolu

On a besoin d'un ménage et de quatre yeux
Je te l'ai déjà dit aussi il y a longtemps. Nous entrons dans du mauvais temps,
ce temps est inhumain, même les banques en souffriront, et il y en a certains, qui fouillent déjà dans leur vieux calepins.
Ce n'est plus le moment pour des emprunts.
Tu t'en sortiras comme tu pourras. À travers les marges de l'insomnie et les frontières du sommeil, des ombres et des figures suspectes se baladent,
et si tu poses ton oreille sur les fissures de la nuit pour mieux entendre,
tu t'apercevras alors des chuchotements mortels.
Il faut écouter ce que je te dis.
Prends tes enfants pour les emmener à la campagne.
Les années du gaspillage sont bien derrière.

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