mardi 28 février 2012

Temporalité


Nauplie - 26/02/2012
Au fil des mois, le Mémorandum impose sa nouvelle temporalité, implacable. Sa main désormais si visible, transforme nos habitudes et nos gestes à jamais. Ce n'est pas seulement notre vie dite encore active qui se transforme, mais également l'ancien temps libre ainsi que ses coupures, supposées festives. C'était déjà vu durant Noël dernier, si loin maintenant car nous avons aussi le sentiment que notre existence événementielle s'accélère souvent, sans nous prévenir. D'où l'impression d'une exclusion supplémentaire. Car perdre ses repères du temps n'aide pas à s'organiser paraît-il.

Le week-end dernier fut également long et significatif de la nouvelle temporalité. Hier lundi, appelé aussi « lundi pur » [Kathari deftera], jour férié en Grèce, on marque le début du grand carême orthodoxe, autrement dit, la préparation à une période de jeûne qui durera 40 jours et se prolongera le temps de la Semaine sainte. Comme son nom l'indique, il s'agissait traditionnellement d'un moment de purification, et ainsi à cette date les femmes lavaient les maisons pour les purifier de toute souillure, et dans les villages, les églises et les habitations étaient repeintes à la chaux. Une purification en somme des corps et des esprits, après avoir festoyé pendant toute la période du carnaval, ce lundi pur, demeure l'occasion d'un déjeuner composé de plats traditionnels excluant toute viande. Partout dans le pays, s'organisaient alors des banquets et des pique-niques, au cours desquels on déguste une sorte de pain traditionnel sans levain tandis que parents et enfants font voler des cerfs-volants multicolores. Voilà pour le vieux cadre désuet.

Depuis des années déjà, comme pour le reste des coupures calendaires, le « lundi pur » s'est transformé en une occasion de long week-end, en réalité la première du beau temps, certes encore précaire. Nos couches moyennes avaient alors acquis l'habitude de prendre d'assaut les hôtels et les tavernes et de purifier ainsi leur porte monnaie, finalement pas si résistant qu'il n'y paraît ! De la tradition, nous avions gardé la partie la mieux arrangeante avec la modernité de l'ostentatoire, à savoir les banquets mais en taverne, le carnaval du dimanche et les cerfs-volants, si appréciés des enfants.
Carnaval de Patras 2012 - "Résistance"
Et nous voilà en 2012 rattrapés par la nouvelle précarité du temps. Me rendant dans une partie du Péloponnèse chez des alliés comme on dit en terminologie de la parenté, j'ai remarqué que déjà, il y avait moins de monde sur les routes, et surtout, toujours la même proportion grandissante en ce qui concerne les grosses cylindrés et pas seulement sur la file de gauche. La classe encore aisée voyage certes, mais moins loin, moins cher et moins vite. Au même moment, lorsque certaines municipalités ou associations ont offert des repas festifs, le succès fut énorme, comme à Salonique durant la distribution d'une chaude assiette de soupe aux haricots blancs. Sans oublier l'hostilité rencontrée par les politiciens mémorandistes à chaque fois qu'ils se montrent publiquement, la toute dernière tonalité de notre Zeitgeist fut l'agression commise par un retraité sur le député PASOK (P.S. grec) Giorgos Dolios durant le carnaval à Feres, en Thrace. Pour la force des symbolismes, le reportage retiendra que le vieillard a frappé le député usant... ses béquilles et devant les cameras. Plus au sud, au légendaire carnaval de Patras, déjà moins fréquenté, les indignés ont pris la tête du cortège derrière une grande banderole : « Résistance  du peuple».
Salonique - distribution d'une assiette de soupe - 27/02/2012
Également à Patras et selon une autre banderole : « les porteurs de cloches de la ville martyre de Distomo, ainsi que de toutes les villes d'Europe qui ont connu le massacre par les Allemands nazis, nous faisons sonner nos cloches sur le sang de leurs victimes pour ainsi réveiller ceux qui parmi leurs descendants demeurent encore non repentants », du jamais vu jusqu'à présent à travers nos festivités carnavalesques. Ainsi, notre dérision devient grave, et ce n'est pas parce que la presse populaire ou populiste caricature pareillement le personnel politique de l'Allemagne actuelle, que les représentations collectives deviennent alors suivistes. Au contraire, le sentiment anti-allemand semble de plus en plus radicalisé en Grèce.

Carnaval de Patras - 2012 - "porteurs de cloches de la ville martyre de Distomo"
Une certaine presse grecque - février 2012
Pour le reste aussi l'expression festive se transforme. Ainsi les discussions entre ceux qui ont pu encore se permettre une escapade, sont bien prisonnières de l'économisme d'urgence, encore plus néfaste et si triste comme le reste. « Je ne comprends plus, ma collègue Niki enceinte, sera licenciée assez rapidement aussitôt de retour au travail si le patron le souhaite, il n'y a plus de période protectrice, ce n'est pas possible, ce n'est pas juste, aussi mauvais qu'il soit, le Mémorendum II comporte tout de même certaines limites... » « Non ma chère, effectivement il faut que tu le comprennes, les limites c'est au mieux la Bulgarie et au pire la Chine, en plus en payant le café plus cher à Nauplie qu'à Berlin ». Les deux amies autour d'une table voisine ont discuté plus d'une heure. Leurs compagnons sont alors intervenus dans la discussion pour rappeler que la souveraineté est dissoute, ainsi, il devient désormais inutile de se lamenter ou de s'illusionner sur telle ou telle « injustice ». La collègue de Niki ne voulait plus croire mais elle était déjà dans ses derniers retranchements. « Nous avons trente ans et c'est fichu, alors que faire ? Quitter le pays... je travaille déjà pour six cent euros par mois, vous le savez bien, mes parents m'ont donné de l'argent pour que je parte ce week-end, car nous en avions tous tant besoin... j'en ai assez... allons faire un tour avant la pluie ».

Nauplie la forteresse - 26/02/2012
Aussitôt les deux couples partis, trois femmes âgées ont pris la table et la relève. « Je n'accepte pas que mon fils, alors qu'il est diplômé en master travaille pour sept cent euros par mois lui aussi, on tourne en rond je crois » « Tu accepteras Lina, notre temps est mort, t'as pris ta retraite à 55 ans, tu touchais mille six cents euros avant et seulement mille deux cents maintenant, c'était bien le carnaval avant mais désormais... c'est le carême permanent qui nous attend». « Laisse tomber, j'assure aussi mon fils et sa copine, ils sont au chômage comme tu sais ».
La baignade des connaisseurs - Nauplie 26/02/2012
Les visages serrés et incertains, comme à Nauplie, où les cafés étaient pleins mais les boutiques restaient sans clients, ville historique, seconde capitale de l'État grec libre (1828-1834), après Égine dont le port est gardé par une forteresse, désormais sans illumination nocturne, manque de moyens ? En tout cas, le carnaval rappelait les années de l'avant Mémorandum car les autorités locales ont certainement gratté les fonds de tiroir pour un feu d'artifice relativement bref mais correct. Avant de subir à nouveau la pluie et la neige, nous avons eu un temps chaud et un ciel clair, permettant la baignade aux connaisseurs qui savouraient comme si de rien n'était : « Tiens vas-y Antonis tu peux entrer, elle est superbe » et elle l'était effectivement notre mer à douze degrés Celsius. Sur la plage, des touristes venus d'Asie photographiaient les galets avec insistance tandis que les chats errants attendaient comme ils pouvaient l'ouverture des guinguettes, mais cette saison 2012 tardera, je le sens.
Touristes venus d'Asie photographiant les galets - 26/02/2012
Chats errants attendant l'ouverture des guinguettes - 27/02/2012
De retour et sur l'autoroute de la neige et de la neige fondue tombait par intermittence mais il n'y avait toujours pas de bouchon. Comme la circulation était pourtant assez dense, certains automobilistes inconscients roulaient sur la bande d'arrêt d'urgence, voilà que la Troïka a pratiquement tout supprimé sauf une certaine inconscience. « Lundi pur » fut aussi un temps de tempête en mer Égée, le Super Ferry 2 en provenance d'Andros a mis plus de trois heures avant de pouvoir amarrer dans le port de Rafina à l'Est de l'agglomération athénienne par un vent de force 9.
Le Super Ferry 2
En attendant, c'est durant le carnaval que la police a découvert une sorte de colis piégé dans le métro athénien, la charge était puissante « mais un mauvais branchement a empêché son explosion » selon les autorités. Une mystérieuse organisation a revendiqué l'acte, mais il n'y a jamais eu d'attentat dans les transports en commun en Grèce, alors carnaval ou encore une redoutable mascarade mémorandienne ?

Sur la ligne du métro ce mardi matin tôt, les usagers visiblement moins nombreux, commentaient cette nouveauté à leur manière : « C'est pour nous faire peur, quel terrorisme ? Je n'y crois pas, ils veulent nous terroriser, mais encore eux, les mêmes, les banquiers » a dit un homme la cinquantaine. « C'est possible... nous ne savons plus qui croire » fut la réponse d'une autre personne assise en face, puis le silence. Temps de carême ?

Nauplie - 26/02/2012

15 commentaires:

David a dit…

http://www.levif.be/info/l-allemagne-d-une-agressivite-intolerable-envers-la-grece/article-4000051475842.htm

Voici une prise de position d'un politique belge qui donne de l'air et de l'espoir d'une prise de conscience européenne à nos amis grec avec qui nous sommes solidaires...
David

EE a dit…

Avec vous !

Agan a dit…

Arrêtez de vous plaindre comme des fillettes, relevez la tête et battez-vous! Faites votre propre printemps grec, vous n'avez pas d'autres choix. Ce n'est pas nous qui iront vous sauver de cette spirale de la mort.

Cassandre a dit…

Qui peut me confirmer cet article

http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=29500

Le déficit grec était bidonné ! Le Président de la Statistique grecque encourt la prison à vie

...

Bon courage

Amartia a dit…

Entendu dans une supérette de Nauplie, samedi dernier, un fils (je ne dis pas homme, car bien que d'au moins 35 ans, il était visiblement dépendant financièrement) qui propose à sa mère d'acheter une petite bouteille d'ouzo en vue du repas de lundi. Et sa mère de lui répondre, que "non, ça suffit comme cela les dépenses inutiles". Et lui de supplier, "mais ce n'est que deux euros". Elle n'a pas cédé.

Agan a dit…

Confirmer? Comment pourrions-nous confirmer des élucubrations d'altermondialistes en manque de complot? Un article sans aucune référence me fais me méfier grandement. Je pense que l'auteur de l'article (qui ne signe même pas son texte) a brodé une belle histoire en mélangeant toutes sortes d'éléments disparates. Conclusion cet article ne vaut rien.

Nathalie a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Nathalie a dit…

Soit disant "élucubrations d'altermondialistes" que l'on retrouve également sur "La Tribune" et de nombreux autres sites financiers, tous certainement "en manque de complot" :

http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20120224trib000684783/athenes-aurait-gonfle-son-deficit-en-2009-pour-justifier-l-austerite.html

Grenelle a dit…

Le site dedefensa.org vient de publier un article intitulé "Ouvrons les yeux", qui, à mon avis, s'inscrit bien dans l'esprit de Greek Crisis Now :
http://www.dedefensa.org/article-ouvrons_les_yeux_28_02_2012.html

Grenelle a dit…

La Vie des idées vient de publier un dossier sur la Grèce (La Grèce dans l’Union européenne, entretien avec Anastassios Anastassiadis) et cite Greek Crisis Now dans les compléments d'information (Aller plus loin) :
http://www.laviedesidees.fr/La-Grece-dans-l-Union-europeenne.html

Toutatis a dit…

Il me parait erronné de voir dans cette crise un problème entre nations. N'oubliez pas les 280 milliards d'€ déposés par des Grecs dans des banques suisses. Tous les dirigeants européens sans exception, y compris les Grecs, ont décidé que les Grecs de base devaient diviser leurs revenus par 2. Il n'a jamais été question de demander aux déposants grecs dans les banques suisses de diviser leurs avoirs par 2. C'est un choix, le choix d'une certaine politique qui n'a rien à voir avec les nations et leur est même hostile. Elle est au service d'une certaine "élite" économique et fiancière, et pas au service d'une nation en particulier. Les mises en cause de nations sont des rideaux de fumée pour cacher les vrais enjeux et les vrais responsables.

Agan a dit…

Entre une affirmation comme celle de "Mondialisation.ca" :"Le déficit grec était bidonné" et l'article de la tribune qui dit: "La commission parlementaire devra donc déterminer s'il y a eu falsification ou s'il s'agit encore d'une « théorie du complot » sans fondement". Il y a un monde. C'est ce genre de niaiseries qui fait en sorte que le gogos ne sont pas pris au sérieux.

Panagiotis Grigoriou a dit…

D'après plusieurs sources et analyses, les chiffres du déficit ont été "mijotés" selon le terme en usage ici, en plus, depuis le premier Mémorandum, le nouveau directeur de l'office statistique Andreas Georgiou, alors nommé par Papandréou est un ancien du FMI par exemple. Et d'autres cadres de la bancocratie furent nommés à certains postes importants, préfigurant la gouvernance de Papadémos ou celle des "technocrates" en Italie. En tout cas, la semaine dernière Papadémos a affirmé au Parlement que faire aboutir cette commission parlementaire n'est pas dans ses priorités, mais on s'en doutait. De toute façon nous n'accordons plus de crédit aux prétendues vertus de ce type d'enquête parlementaire. Il y a le résultat qui compte malheureusement...

Cassandre a dit…

Merci pour vos réponses

Si j'ai bien compris, -je fais court- : oui, les chiffres ont été bidonnés mais non, il n'ira pas en prison.
C'est bien cela, n'est ce pas ?

Panagiotis Grigoriou a dit…

Pas de prison en vue pour certains ! Tant qu'il n'y a pas de vrai changement il me semble...

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