mardi 21 février 2012

Attentistes

Athènes 19/02/2012


Le Mémorandum II est passé. Nous attendons alors ses suites. Au «Parlement» l'hyper-projet de loi doit tout faire avaler en dix jours. Tout passe à la moulinette, droit du travail, licenciements dans la fonction publique, hausse de la TVA, baisse des salaires dans le secteur privé, réduction des retraites, et même le seuil d'imposition. Actuellement c'est cinq mille euros par an, la Troïka et les exécuteurs locaux souhaitent l'abaisser, voir le supprimer. Ainsi nous serons imposés à partir du premier euro, est-ce possible ?

Athènes 19/02/2012
Nous nous sommes retrouvés dimanche midi, avant la manifestation du soir. En effet, Georges l'architecte, fêtait son anniversaire, raison de plus. Nous n'avons même pas commenté les prochaines mesures Mémorandiennes, à quoi bon ? On évoque alors 79 lois-cadre en onze jours, les députés ne les liront même pas. Inutile. Il faut comprendre que la stratégie du choc doit comporter quelque part un volet «gavage des neurones». Nous sommes ainsi déjà nombreux à décrocher. Nos neurones explosent. La quantité d'information que nous pouvons traiter déjà en temps normal n'étant pas considérable, alors là, c'est la congestion. Mais nous devons garder notre sens critique et notre sens tout court. Ainsi nous nous concentrons désormais sur l'essentiel.

Georges a offert une bouteille de vin et de la viande, achetée au marché central d'Athènes, car elle est plus fraiche et moins chère. Katerina le gâteau au citron. Niki avait ramassé les citrons en bas de chez elle pour le gâteau, et tout le monde a fait de même avec son humeur blessé par les circonstances. Nous nous sommes mis d'accord sur l'impossibilité de tout suivre sur cet engrenage à travers le... management des mesures dites d'austérité, c'est déjà un euphémisme, hélas ! Donc nous avons tenté d'en extraire l'essentiel, c'est à dire, au lieu de nous lamenter sur chacune des mesures et sur toutes ensemble, nous avons préféré nous pencher sur leur stratégie en trois axes, souveraineté pulvérisée, représentativité annulée et peuple anéanti, le tout au profit des « créanciers ».
Athènes 19/02/2012
Entre temps, Viviane Reding, désormais commissaire européen à la justice, a déclaré que « la solidarité n’est pas gratuite, la Grèce doit également faire sa part pour gagner cette aide ».

Depuis Athènes nous avons envie de paraphraser ainsi : « désormais l'exécution est payante, et la Grèce doit également faire sa part pour acheter les balles !»  Seulement, ce n'est pas par la paraphrase que le salut arrivera. Je pense que cette nouvelle typologie de faillite... infaillible, c'est à dire profitable uniquement aux « créanciers », restera dans les annales, mais post mortem pour nous tous ici évidemment. Entre temps, le Mémorandum II, instaure l'enfer fiscal pour tous, le transfert de la collecte des impôts aux banques et une méta-démocratie réellement existante. Nous nous organisons comme nous le pouvons pour survivre, résister, sauver notre sociabilité et notre sens d'analyse. En plus, il faut instituer un imaginaire politique, en extraire du nouveau à partir de l'ancien, inventer une stratégie anti-mémorandum, suivre la recomposition du paysage politique et faire appel au... chamanisme, déjà pour deviner ce que les Troïkans ont en tête pour ce qui est des élections, supposons pour bientôt. Le fait d'exiger un accord préalable sur tout et de la part de toutes les forces politiques, y compris de la gauche, ici en Grèce, a eu un retentissement énorme. Néanmoins, nous nous trouvons sous le régime de l'aporie dans la praxis, tandis qu'au même moment les bancocrates... commandent le dessert. Notre cas sert évidemment à faire valider les nouvelles dispositions européennes de discipline budgétaire, autrement-dit, à changer de régime politique en Europe et ceci assez rapidement, élections obligent.
Athènes 19/02/2012

Après le dessert, celui de Caterina, nous voilà à la manifestation du dimanche soir place de la Constitution. Je recherchais Loukanikos lorsque je suis tombé sur une lointaine cousine, son mari et leurs fils, lycéen. Ils avaient emmené avec eux un de leurs amis, connu pour ses liens... fructueux avec le PASOK (P.S. grec). Eh bien deux années sous la Troïka ont été suffisantes pour assécher... trente ans de ruissellement clientéliste. Dans un sens c'est aussi de la pédagogie ou au pire du behaviorisme ! L'ami de mes cousins avait l'air tout drôle, je peux parier qu'il est à sa première manifestation. Plus tard, ayant retrouvé un chien qui pourrait être Loukanikos, je n'ai pourtant pas revu les cousins. Certainement, leur ami proto-manifestant ne souhaitait pas attendre que cela dégénère, on comprend.
Athènes 20/02/2012
Effectivement, vers la fin de la manifestation il y avait ceux qui pensaient pouvoir en découdre avec les CRS. Certains groupes de jeunes surtout, et des affrontements... en attente qui ont duré jusqu'à assez tard dans la nuit. Mais ce n'était pas le grand soir bien entendu. Pourtant, les correspondants de... guerre faisaient de leur mieux. Sauf qu'un journaliste de la télévision grecque ANT-1 fut arrêté. Lundi, c'était la colère chez les journalistes, mais la police Papadémique et le ministre Papoutsis ont fait savoir « que c'était dans les règles ». Donc on peut imaginer que lorsqu'ils décideront de faire... un peu en dehors des règles, les journalistes et autres reporteurs vont se retrouver dès le lendemain matin, sur une île de déportation en mer Égée, pourquoi pas Sikinos par exemple après tout ?
Athènes 20/02/2012
Ayant quitté la place un peu plus tard, j'ai remarqué que trois cent mètres plus loin, la circulation était alors tout simplement déviée. Ceux qui sortaient ce dimanche soir, se demandaient alors comment éviter... Beyrouth centre, pour se rendre peut-être à Bagdad café. Ni hostiles, ni tout à fait bienveillants, ils acceptèrent ce nouveau zonage de notre ville d'Athéna et finalement de notre sociabilité, pas vraiment étanche : les affrontements, les manifestants et les passants. Il y avait aussi un moine qui manifestait, mais il est parti tôt. En face de l'Ambassade de France, un jeune barbu croyait faire la morale aux CRS qui tenaient un cordon devant ce Parlement hanté : « Moi suis un patriote, je crois à l'orthodoxie, vous, vous trahissez les deux », les CRS en riaient. Pas loin, d'autres jeunes jetaient des cocktails molotov et autres projectiles. Et les passants passaient. Étrange mélange des genres.
Athènes 20/02/2012
Lundi matin, les télés étaient toujours là. On circulait autour de la place, donc tout semblait normal. Normal ? Sur le toit du Ministère de l'Économie, le drapeau de l'U.E. fut remplacé pour cause d'usure, mais le nouveau drapeau de l'Europe bancocrate est vraiment plus petit que le précédent. Quant au drapeau grec à coté, eh bien, il reste inchangé, à savoir, grand et un peu déchiré. La dernière trouvaille de notre... rumeurophonie consiste à raconter qu'il s'agit d'un acte délibéré et symbolique.

Entre temps, lundi soir on prêtait un peu attention à la réunion de Bruxelles, car c'est notre sort qui se dessinait, non ? Mais nous avons surtout retenu la photo de Christine Lagarde devant Papadémos, se faisant tout petit.

C'est le carnaval parait-il, et certaines boutiques font semblant d'être dans le festif, tandis que d'autres au même centre historique de la ville, ont déjà fait faillite. Les chats errants réclament leur dû à tout le monde, bancocrates ou non, peu importe, et au même moment certaines affichettes... citoyennes nous ramènent à ces petites dramaturgies légères de l'avant crise : « Nous avons perdu près de l'hôtel Hilton, chat mâle, gros, stérilisé et gentil, oreille coupée, souffrant du VIH des chats, si vous l'avez vu, téléphonez au... ». Je n'ai pas vu l'animal en question, néanmoins par contre, la Troïka peut-être, qu'elle séjourne encore dans cet hôtel. Un passant a tout de suite saisi la dérision de notre temps présent : « Eh Monsieur, imaginez l'affichette, nous l'avons perdu près de l'Hôtel Hilton Troïka etc.... soyons attentistes ». 

Athènes 20/02/2012

Athènes 19/02/2012
 

12 commentaires:

Toutatis a dit…

Il vaut mieux regarder ce qu'en pensent des gens qui sont loin. Ils sont plus objectifs et plus froids, car moins impliqués.
D'après des sites américains donc, il semblerait que la sortie de la Grèce de l'euro et le défaut total sur la dette sont inéluctables. Et en attendant on embrouille un peu les esprits, en leur distillant des nouvelles improbables, et en grande quantité. On ferait tout pour que les Grecs ne retirent pas d'un seul coup tout leurs euros des banques (un "bank-run", c'est ce qui s'est passé en Argentine...), du moins ceux qui ne l'ont pas déjà fait. En effet après la sortie de l'euro, tous les avoirs bancaires seraient convertis en drachmes, avec immédiatement une perte de valeur d'au moins 50%.
Il semblerait que des scénarios analogues soient inéluctables pour le Portugal et l'Espagne aussi. Pour l'Italie ce serait encore évitable. D'ailleurs ça commence à bouger en Espagne (Valence), puisque l'état a forcé les provinces à appliquer les mesures d'austérité.

Jacoti a dit…

Olivier Delamarche sur le dernier prêt grec:
http://www.youtube.com/watch?v=jKCH70tpW60
Malheureusement, mais ça on le savait, ce prêt ne sert à rien.
Bien à vous.

Toutatis a dit…

Autre information que vous connaissez surement. Il y aurait 280 milliards d'euros détenus par des Grecs dans des banques suisses, dont 1% seulement seraient déclarés. Les Allemands ont fait face eux aussi à de l'évasion fiscale et on obtenu des Suisses une taxe de 26,375% sur les fonds déposés par des Allemands en Suisse.
Curieusement je n'ai pas l'impression que ce trésor caché (qui mériterait bien une taxe de 50% au moins) ait été évoqué dans les récentes négociations. C'est bizarre quand même....

Panagiotis Grigoriou a dit…

Je partage votre analyse sur la prochaine mise en scène des crises à l'intérieur de la zone euro. Une ou plusieurs sorties possibles, et depuis hier, un grand forcing à travers les médias ici en Grèce, pour convaincre les Grecs de la "nécessité" de renflouer les banques grecques, autrement que par les dispositions du nouvel accord de "prêt" accordé comme on dit à la Grèce. "Ramenez vos euros à la banque du coin, il n'y a plus aucune crainte" répètent sans cesse les dirigeants et certains journalistes "compréhensifs". Mais il n'y a plus la moindre souveraineté économique, système bancaire, crédit et finances publiques, comme potentiellement toute propriété privée des citoyens grecs peut être saisie pour servir au remboursement des titres détenus par les "créanciers".
Donc effectivement; il ne se passe rien pour l'instant pour ce qui est des avoirs des Grecs en Suisse ou ailleurs, mais il y aura probablement des suites. En tout cas le scénario issu des analystes outre Atlantique ne semble pas être le seul, donc patience !
Merci pour vos commentaires et le débat.

Aire Libre a dit…

Je souhaitais vous renseignez ce blog (trouvé par hasard ce matin) qui me semble intéressant recelant à la fois de nombreuses références et analyses. j'y découvre par exemple un article, très documenté, intitulé : "Monti, Grèce, Barroso,"réfractaires" "nationalistes" I & II.
Un extrait :" Pour Mario Monti (le Monde, 10 mai) la Grèce actuelle souffrirait d'un « déficit » de « productivité », de « compétitivité » et, par là, de « croissance ». Rien de moins.

L'ancien commissaire européen « oublie » la politique récurrente de délocalisations industrielles et financières, recherche et technologie comprises, que la prétendue « élite » dont il fait partie a défendue et pratiquée depuis les années 1980. Le tout, au nom d'une « division internationale du travail » qui n'a existé que dans les déclarations et les écritures de ces « sommités ».

Monti s'en prend également aux « corporatismes » et à ce qu'il qualifie de « rentes de situation ». En clair, aux acquis sociaux, à la stabilité d'emploi... Les « élites européennes » réclament un maximum de précarité et les plus bas standards sociaux pour les « petits citoyens ». Pour elles-mêmes, cela va de soi, c'est très différent. Dans leur cas, il ne s'agit pas, semble-t-il, de rentes de situation mais d'une prétendue « excellence ».

Solidarité depuis la Belgique

http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2010/05/20/monti-grece-refractaires-nationalistes.html

Christian a dit…

Merci à nouveau pour ce billet très humain. J'ai eu le sentiment de manger le gâteau avec vous ! Et cette description de la participation pas évidente à des manifestations que l'on sait pourtant plus que nécessaire mais difficile à soutenir....
Que dire ?
Ici en France on sent que sur les blogs les prises de position se précisent. Lentement une compréhension de ce qui nous attend tous semble émerger... Votre sacrifice n'aura pas été pour rien ?!...

Agan a dit…

La Lagarde elle est en train de gronder le petit Papadémos, c'est pas beau à voir. Qu'est-ce que vous attendez pour vous révolter? Jusqu'à quand allez-vous accepter ces humiliations. Êtes-vous des hommes ou des lavettes? Vous êtes en train de forger vos propres chaînes et vous allez accepter cela? Le pays d'où nous vient la démocratie? À quand le "printemps" Grecs? Et si la Troïka vous ordonnait de travailler sans aucun salaire, vous accepteriez? Foutez ces ploutocrates dehors.

Agan a dit…

L'Argentine n'a-t-elle pas dit un moment donné au FMI, banque mondiale et autres voleurs: "c'est assez, mieux vaut la mort que la souillure" et ce fut sa meilleure décision. Elle fait désormais partie des émergents qui performent.

Blogoo'Sphère a dit…

Pour info: http://www.les-crises.fr/silence-la-grece-se-meurt/

Agan a dit…

Schäuble est en trai de dire que le plan d'aide ne sera pas suffisant, dixit de nouveaux prêts seront nécessaire avec de nouvelles mesures d'austérité. C'est une blague tragique.

http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/0201917284818-plan-d-aide-a-la-grece-le-ministre-des-finances-allemand-emet-des-doutes-294275.php

Pendant ce temps Draghi (l'ancien de Goldman Sachs) enterre le modèle social européen: il estime que le filet social et la sécurité d'emploi sont affaires du passé. http://www.lecho.be/actualite/economie_politique_europe/Draghi_enterre_le_modele_social_europeen.9163753-3323.art

Wake up tous.

Agan a dit…

Que pensez-vous de celle-là:

"Wolfgang Schäuble s'est illustré ces dernières semaines au travers de plusieurs commentaires sur le dossier grec. La semaine passée, le ministre avait affirmé qu'il avait de gros doutes sur le bien-fondé de la tenue d'élections législatives dès avril en Grèce"

Schäuble l'Allemand veut décider quand auront lieux les élections en Grèce? Si ce n'était pas si dramatique j'en rirais.

Julia a dit…

Le but est de faire disparaître la démocratie en Europe; les états sont gênants , spéculer est le seul but des pouvoirs. Ici ,en France, le MES vient d'être accepté par l'assemblée et le sénat, grâce au vote abstentionniste des socialistes: 700 milliards d'euros vont être mis à disposition des spéculateurs, via une société anonyme basée au Luxembourg, sans aucun contrôle démocratique; une aide de ce "fonds" déclenche automatiquement les mesures d'austérité , de telle façon qu'il leur plaît; ainsi, le reste de l'Europe va être soumis aux mêmes mesures que la Grèce. On voit ici se dérouler la collusion impeccable de l'oligarchie : celle des multinationales, des paradis fiscaux, des dirigeants européens et des banques : même monde ,mêmes personnages.L'habillage démocratique offre encore quelques haillons , mais Athena ou Marianne se retrouvent nues. C'est joli, non ?

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